Archives mensuelles : septembre 2013

Château de la Varenne, Haironville, Meuse

La vallée de la Saulx, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Bar-le-Duc, égrène le long de sa petite rivière une ribambelle de villages anciens, dans un cadre bucolique à souhait. De son passé de zone frontière entre la Lorraine et la France, mais aussi de villégiature fort prisée des hauts fonctionnaires de la cour ducale, elle conserve plusieurs petits châteaux, à Stainville, Bazincourt-sur-Saulx, Ville-sur-Saulx, Beurey-sur-Saulx… La plupart, hélas, se laissent à peine entrevoir derrière les murs et les hauts arbres qui les dissimulent aux regards ; l’un d’eux, cependant, ouvre plus généreusement les portes de son parc.

Château de la Varenne Haironville

Charme infini (!) des ciels lorrains… La pluie venait juste de cesser lorsque j’ai visité le château.

Le château de la Varenne fut bâti en 1506 à l’emplacement d’une ancienne maison forte, à la demande de Pierre Merlin, commissaire aux comptes du duc de Bar. Chargé – entre autres – de développer les relations commerciales avec le Royaume des Deux-Siciles, il s’était brillamment acquitté de ses fonctions et venait d’être anobli par le duc.

Côté cour, le château se compose d’un corps de logis qu’encadrent deux ailes en retour, élevées un peu plus tardivement, dans les années 1570. Celle de gauche se termine par un imposant pigeonnier, riche de trois mille boulins : lorsque l’on sait que le nombre de boulins était proportionnel à la superficie de terres agricoles possédées par le châtelain, on saisit mieux la richesse du maître des lieux…

Chateau de la Varenne Haironville

Au 18è siècle, le mur fermant la cour fut remplacé par une balustrade ; de même, certaines fenêtres furent agrandies, pour apporter plus de lumière et de confort aux appartements.

Côté parc, la façade présente certaines caractéristiques propres aux châteaux de la vallée de la Saulx : présence d’échauguettes aux angles, division horizontale en trois niveaux renforcée par des cordons moulurés, alignement régulier des baies qui, ici, n’exclut pas une certaine asymétrie !

Château de la Varenne, Haironville

La toiture est aussi haute que la façade – 12 mètres chacune.

Le niveau supérieur, beaucoup moins élevé que les deux premiers, n’est percé que de petites fenêtres ; cela ne vous rappelle-t-il pas les façades des maisons de Bar-le-Duc ?

Bar le Duc

Façades de la place Saint-Pierre, dans la Ville Haute de Bar-le-Duc

Si l’extérieur du château a conservé son allure Renaissance, l’intérieur, lui, a été réaménagé au 18è siècle. Seul subsiste au rez-de-chaussée un très beau plafond en pierre, composé de trente-huit caissons sculptés, chacun d’un motif différent.

Château de la Varenne Haironville

Ce type de plafond, techniquement très difficile à réaliser, se rencontre plus fréquemment dans une résidence royale ou une chapelle (ainsi celle des Evêques, dans la cathédrale de Toul), que dans une « simple » maison de plaisance…

Le parc du château de la Varenne – une vingtaine d’hectares en bordure de la Saulx – est ouvert tous les jours en juillet et août, de 10h à 12h puis de 14h à 18h. Planté d’arbres splendides, il offre en outre de très beaux points de vue sur le château. Ce dernier ne se visite qu’en certaines occasions, comme les Journées du Patrimoine ; vous aurez alors le plaisir d’en découvrir les décors intérieurs en compagnie de la propriétaire, une dame dynamique et absolument passionnante. Un moment à ne pas manquer !

 

 

 

 

Croix au Christ assis, Ameuvelle, Vosges

Le nom d’Ameuvelle, petite localité située au sud-ouest du département des Vosges, dans le canton de Monthureux-sur-Saône, vous est probablement inconnu ; pourtant, ce village d’une soixantaine d’habitants à peine, qui égrène ses fermes le long d’une rue unique, à flanc de colline, peut s’enorgueillir de posséder une très belle croix en pierre du 16è siècle.

Croix Ameuvelle

Jadis, les croix de chemin servaient à sacraliser l’espace alentour, à protéger un lieu particulier ou à rappeler le souvenir d’un événement ou d’une personne. Celle d’Ameuvelle, haute d’environ cinq mètres, se dresse au centre du village, en bordure de la rue principale ; j’ignore s’il s’agit de son emplacement d’origine mais, la route tournant à cet endroit à angle droit, il lui valut d’être un jour « ébréchée » par un engin agricole…

Au sommet du monument, comme de bien entendu, une Crucifixion ; à sa base, lui donnant toute son originalité, une représentation d’un Christ aux Liens, assis, le dos appuyé à la colonne. Une inscription en lettres gothiques est gravée au-dessus de sa tête : elle indique, chose suffisamment rare pour être signalée, le nom du sculpteur, Pernel [Pierre] Guiot, et la date à laquelle il a réalisé son oeuvre  – 1528. Décidément, cette croix est intéressante à plus d’un titre !

Croix Ameuvelle

A la droite du Christ se trouve la Vierge et à sa gauche, Saint Jean, doté d’une abondante chevelure ; au revers est sculptée une Pieta. Le monument, couvert de mousses et de lichens, n’est malheureusement pas dans un très bon état de conservation.

Le Christ aux Liens, quant à lui, renvoie à un moment très précis de la Passion, précédant de peu la Crucifixion. Jésus, parvenu au sommet du Golgotha, attend, assis sur un rocher, couronné d’épines et les poignets liés.

Croix Ameuvelle

Ce thème, ici traité avec une belle et émouvante simplicité, se développe surtout dans l’art à partir de la seconde moitié du 15è siècle, en relation avec l’essor des représentations des mystères de la Passion, et connaît son apogée au 16è siècle. La Lorraine compterait une trentaine de ces « Christ de Pitié » - la plupart sous forme de statue isolée, notamment dans la région autour de Briey.

Avant de quitter Ameuvelle je vous propose, en guise de « bonus », un petit détour par l’église, riche d’une statuaire intéressante. Pour vous en donner un aperçu, voici une belle statue de Saint Blaise, en pierre, datée du 16è siècle.

Ameuvelle

Cette statue, haute de 70 cm, a gardé quelques traces de sa polychromie d’origine.

Saint Blaise, dont la mitre a malheureusement été brisée, porte une belle chasuble brodée et tient dans sa main gauche une crosse. Protecteur des animaux, tant sauvages que domestiques, il bénit ceux qui se pressent à ses pieds.

 

N.B : Pour écrire cet article, j’ai notamment consulté l’ouvrage de Jacqueline Desmons, Mille et Cent Croix en Lorraine méridionale, publié en 2009 par les Editions Créer. Très complet, très fouillé, ce livre constitue, si j’ose dire, la Bible des amateurs de croix !

 

Musée de la céramique et de l’ivoire, Commercy, Meuse

A peine quelques billets publiés que je m’écarte déjà (légèrement…) de l’objectif que je m’étais fixé. En effet, aujourd’hui, je ne vais pas vous présenter une oeuvre en particulier mais un musée, que j’ai visité récemment et qui m’a beaucoup plu.

Le musée de la Céramique et de l’Ivoire, situé avenue Carcano, non loin du château, occupe un bâtiment plutôt original, d’anciens bains-douches élevés dans les années trente. La façade, de style classique, s’inspire d’un pavillon construit vers 1750 par Emmanuel Héré dans le parc du château, et aujourd’hui disparu ; l’intérieur, lui, affiche au niveau des vitraux ou des poignées de porte une tonalité plus Art Déco. Amusant mélange des genres…

Deux sections se partagent donc l’espace du musée, l’une consacrée à la céramique et l’autre à l’ivoire, chacune organisée de manière similaire : le long des murs, des vitrines intelligemment conçues présentent « tout ce qu’il faut savoir » de ces deux artisanats tandis qu’au centre des deux salles, d’autres vitrines exposent une sélection de très belles pièces, issues de différents legs et achats. Le propos est clair et pédagogique – savez-vous, par exemple, ce qui différencie les techniques de « grand feu » et de « petit feu », pour les céramiques ? Ou que les Vénus paléolithiques, ces statuettes féminines datées, pour la plus ancienne, de 40 000 ans avant notre ère, furent pour certaines d’entre elles sculptées dans de l’ivoire, témoignant de la fascination que ce matériau a toujours exercé sur l’homme ? La visite fut, en ce qui me concerne, très instructive et vraiment passionnante !

Après vous avoir ainsi mis « l’eau à la bouche » (du moins je l’espère…), je me vois dans l’obligation de vous demander… de patienter. En effet, ce beau petit musée n’est ouvert que de mai à septembre, les week-ends et jours fériés de 14h à 18h en mai, juin et septembre, tous les jours sauf le mardi, aux mêmes horaires, en juillet et août. Le prix d’entrée est très modique, alors, n’hésitez pas, allez-y !

Peintures murales, église de Saint-Clément, Meurthe-et-Moselle

Sans doute connaissez-vous Saint-Clément, gros bourg situé à quelques kilomètres de Lunéville, pour sa manufacture de faïences, fondée au milieu du 18è siècle et toujours en activité. Le village – ou plutôt son église – possède cependant un autre trésor, un très bel ensemble de peintures murales dont je n’avais jamais entendu parler, et que j’ai découvert fortuitement cet été.

Ces peintures, qui ornent le choeur de l’édifice, sont datées de la fin du 15è ou du début du 16è siècle. Pour le reste, bien des mystères demeurent : leur auteur est bien sûr anonyme – peut-être s’agit-il d’un artiste alsacien ou « allemand » qui, venu travailler à la cour du duc René II, à Nancy, en aurait profité pour oeuvrer également à Saint-Clément. A une date indéterminée, elles furent recouvertes d’un badigeon, sous lequel elles reposèrent paisiblement jusqu’à leur redécouverte, en 1896 ; elles furent alors restaurées par le peintre vosgien Gaston Save.

Après cette brève présentation, passons aux « morceaux choisis ». Le mur de fond de l’église est orné d’une vaste Annonciation que surmonte, à la voûte, un Jugement Dernier.

peintures église St Clément

A première vue, cette représentation de l’Annonciation paraît assez classique : Marie reçoit le message de Gabriel sous la supervision de Dieu le Père, juché au sommet de la fenêtre. On notera l’habile utilisation faite de cette dernière, qui sépare « naturellement » le monde divin de l’ange de celui terrestre de Marie, comme il était d’usage à l’époque.

Peintures église Saint Clément

Une petite originalité se glisse toutefois dans la composition : avez-vous remarqué, dans les rayons de lumière que Dieu envoie vers Marie, la présence de cette petite créature ?

peintures église Saint Clément

Cet enfant auréolé et portant une croix constituerait une allusion à la naissance et à la mort du Christ. Il figure rarement dans les Annonciations – on le trouve par exemple dans celle-ci, partie centrale d’un triptyque peint par le Maître de Flémalle, vers 1430.

Triptyque Annonciation_Atelier R. Campin_A1420_MET NY

Cherchez bien, au-dessus de la tête de Gabriel… Vous le voyez ?

Plus tard, cette iconographie fut jugée peu orthodoxe par l’Eglise, et disparut des représentations de l’Annonciation.

Après l’annonce, la naissance. La Nativité, comme le Jugement Dernier, occupe un compartiment de la voûte, les deux derniers accueillant les symboles des Evangélistes.

Peintures église St Clément

Notez le soin apporté à la représentation de l’étable, dotée d’un toit de tuiles, d’un mur de briques et d’une cloison à mi-hauteur en osier tressé.

Le jour du Jugement est enfin arrivé. Le Christ, assis entre la Vierge et Saint Jean, préside à la destinée des défunts, à ses pieds.Peintures église St Clément

Sous les pieds du Christ, justement, se trouve un globe surmonté d’une croix, dans la partie inférieure duquel on peut reconnaître l’Arche de Noé. Cette dernière symboliserait l’Eglise : seuls ceux qui lui appartiennent seront sauvés, comme le furent ceux qui, réfugiés dans l’Arche, échappèrent au Déluge.

peintures église St Clément

Toutes les peintures de l’église Saint-Clément ne sont cependant pas consacrées à la vie du Christ : ainsi, sur le mur latéral gauche prennent place deux compositions présentant, l’une Saint Christophe, l’autre Saint Sébastien.

Peintures église St Clément

Saint Christophe, un géant, traverse la rivière, portant l’Enfant Jésus sur son épaule ; sur la rive, l’ermite qui l’a converti lui indique le chemin, lanterne à la main. J’ai voulu présenter cette photo (en dépit de sa médiocre qualité…), car elle m’a rappelé une représentation très semblable du saint, découverte dans l’église Saint-Etienne de Bar-le-Duc.

Ce médaillon, daté du 16è siècle, se trouve dans la chapelle des Fonts de l’église Saint-Etienne. Similarité des modèles et des sources d’inspiration…

Voisin de Saint Christophe, Saint Sébastien est représenté comme il l’est la plupart du temps, à savoir, en train de subir son martyre : deux soldats le transpercent de flèches.

Peintures église St Clément

Remarquez le costume des soldats, caractéristique de la fin du 15è-début du 16è siècle.

Enfin, le mur latéral droit est occupé par une représentation du Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, largement restaurée à la fin du 19è siècle. J’aurai l’occasion d’évoquer plus longuement cette histoire lorsque je vous parlerai du petit village meusien de Sepvigny, dans un prochain billet !

N.B : Pour ceux que le thème de l’Annonciation dans l’histoire de l’art intéresse, je renvoie à ce site que j’ai déniché en préparant cet article. Analyse des figures, des lieux, des symboles, nombreuses oeuvres d’artistes de toutes les époques… Un site très détaillé !

 

 

 

Retable de la Passion, Hattonchâtel, Meuse

Hattonchâtel est un beau village haut perché au-dessus de la plaine de la Woëvre, à quelques kilomètres du lac de Madine. Son église – l’ancienne collégiale de cette place-forte fondée par les évêques de Verdun, abrite un impressionnant retable en pierre polychrome, attribué à Ligier Richier.

Ligier Richier… Sans doute connaissez-vous ce nom, mais peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que cet artiste naquit vers 1500 à Saint-Mihiel, où il passa une bonne partie de son existence. Sa formation demeure mal connue ; toutefois, à partir de 1530, il est mentionné comme « imagier » (sculpteur) du duc de Lorraine. Brillante carrière, qui lui vaut de bénéficier d’importants privilèges… En 1564, cependant, il quitte la Lorraine pour s’installer à Genève, où sa foi protestante trouve un terrain plus favorable que dans le très catholique duché ; il y meurt quelques années plus tard, laissant un chapelet d’oeuvres dont le réalisme et la force d’expression laissent, aujourd’hui encore, tout simplement pantois.

Le retable d’Hattonchâtel, daté de 1523, est donc l’une des toutes premières oeuvres attribuées à l’artiste, une « oeuvre de jeunesse » en quelque sorte… De grandes dimensions (2,60 mètres de long sur 1,60 mètre dans sa partie la plus haute), il se divise en trois compartiments, séparés par des pilastres ornés de rinceaux et de candélabres, qui soutiennent un entablement lui-même mouluré et sculpté. Vous l’aurez deviné, tout ce décor architectural évoque fortement la Renaissance italienne.

Retable Ligier Richier Hattonchatel

La photo n’est pas excellente (le retable, protégé par une lourde grille, ne se laisse pas facilement photographier !), mais n’a d’autre but que de vous donner une idée d’ensemble. Passons maintenant aux détails.

La première scène (à gauche) présente un moment du Portement de Croix. Jésus est tombé à terre ; un soldat lève le bras pour le frapper, tandis qu’un autre soutient l’extrémité supérieure de la croix.

Retable Hattonchâtel Portement de Croix

Remarquez l’habit du soldat de droite : sa chemise présente des manches à crevés, très à la mode au temps… de Ligier Richier !

A côté, Sainte Véronique se penche sur le linge avec lequel elle vient d’essuyer le visage de Jésus.

Retable Hattonchatel Portement de Croix

Notez la finesse du visage du Christ, sculpté en très faible relief… Une véritable prouesse.

Dans le compartiment central prend place – fort logiquement – la Crucifixion. Au pied de la Croix, Saint Jean et une sainte femme soutiennent la Vierge évanouie.

Retable Hattonchatel Crucifixion

A droite, un cavalier tend un phylactère vers la croix. A l’instar de Sainte Véronique, il porte un riche costume, dont tous les détails sont minutieusement rendus. Son cheval est aussi représenté avec beaucoup de réalisme.

Retable Hattonchatel Crucifixion

 Enfin, la Déploration occupe le dernier compartiment, à droite. La Vierge, Saint Jean et deux saintes femmes entourent le corps du Christ, qui vient d’être descendu de la Croix.

Retable Hattonchatel Déploration

Les différents personnages se répartissent harmonieusement dans l’espace somme toute restreint du compartiment.

Témoins de la scène, une troisième sainte femme ainsi que deux personnages qui, eux, n’ont assurément pas pu prendre part à l’événement représenté : le donateur du retable, messire Gauthier Richeret, doyen du chapitre de la collégiale (agenouillé), et Saint Maur, second évêque de Verdun, auquel l’église est dédiée.

Retable Hattonchatel Déploration

La sainte femme portait un vase à aromates, aujourd’hui disparu. Notez la finesse et le réalisme des plissés de sa chemise…

Vous l’aurez compris, il est bien difficile de ne pas s’attarder devant le retable d’Hattonchâtel, une oeuvre pleine de vie et d’une expressivité vraiment saisissante.