Archives mensuelles : décembre 2013

Vitraux, Vézelise, Meurthe-et-Moselle

Vézelise, petite ville située à une trentaine de kilomètres au sud de Nancy, garde de son passé de capitale du comté de Vaudémont (rattaché au duché de Lorraine en 1473) d’intéressants témoignages architecturaux, au premier rang desquels son église, dédiée à Saint Côme et à Saint Damien. Celle-ci, consacrée en 1521, présente un ensemble de vitraux qui, bien qu’abîmé et incomplet, compte parmi les plus remarquables de Lorraine.

La mise en place des vitraux, entre les années 1490 et les années 1520, fut favorisée par une décision du pape Léon X qui, en 1505, accorda des indulgences à tous ceux qui visiteraient l’église et feraient une offrande pour son achèvement. Les dons affluèrent, et furent complétés par une somme importante donnée par le duc de Lorraine lui-même, vers 1523-1524.

Vitraux Vézelise

Le duc Antoine, vêtu d’un manteau de cour. La croix de Lorraine a été ajoutée au 19è siècle.

Trois siècles plus tard, l’état des vitraux laissait fortement à désirer… A la fin des années 1830, décision fut donc prise de regrouper les panneaux restants dans sept baies (les cinq de l’abside et deux du transept), quitte à composer à partir des fragments de bien curieuses mosaïques :

Vitraux Vézelise

Au centre de ce panneau quelque peu surréaliste, un médaillon représentant la légende de Saint Hubert.

Cette malencontreuse intervention eut comme conséquence la perte définitive de la disposition originelle des vitraux, accroissant encore les zones d’ombre qui les entourent. On ignore tout, en effet, du nombre et de l’origine géographique des ateliers qui les réalisèrent ; les maîtres verriers qui travaillaient à la même époque sur le chantier de la basilique de Saint-Nicolas de Port oeuvrèrent-ils aussi à Vézelise ? D’ailleurs, les donateurs étaient-ils libres de choisir leur atelier ? Les sources demeurent quasiment muettes.

Cette absence de documentation n’empêche pas, bien sûr, d’apprécier à leur juste valeur ces vitraux magnifiquement colorés qui, grosso modo, se répartissent en deux grands ensembles : ceux « à grands personnages », qui illustrent une scène se déployant sur toute la largeur d’une fenêtre ; et ceux « à petits personnages », qui n’occupent que la largeur d’une lancette, soit la moitié d’une fenêtre. Voyons cela d’un peu plus près avec, pour commencer, ce vitrail situé dans le transept gauche :

Vitraux Vézelise

 La tête de boeuf, au sommet, correspond au blason de la confrérie des Bouchers, créée à Vézelise en 1501 ; en dessous, dans un décor architectural d’inspiration Renaissance (piliers ornés de grotesques, putti…), une représentation des Trinités céleste (Dieu, son Fils et la colombe du Saint-Esprit), et terrestre (Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus).

D’autres panneaux, plus nombreux, illustrent des épisodes de la vie du Christ, comme celui-ci, situé dans le choeur, qui montre la Présentation au Temple :

Vitraux Vézelise

Conformément à la loi de Moïse, Joseph et Marie se rendent au temple pour y présenter leur premier né. Une servante porte dans un panier les deux colombes destinées à l’offrande.

Cette scène s’inspire, dans sa composition, d’une gravure de l’artiste « contemporain » Albrecht Dürer (1471-1528), tout comme celle-ci, illustrant la Fuite en Egypte :

Vitraux Vézelise

 

 

Les ressemblances sont nombreuses, tant dans la composition d’ensemble que dans les détails : le chapeau de Marie accroché dans son dos, son voile, l’attitude de Joseph, à demi retourné vers son épouse… Cependant, l’auteur du carton a ajouté une petite scène, absente de la gravure :

Vitraux Vézelise

Voyez-vous, derrière Joseph, le paysan occupé à couper son blé ? Il s’agit d’une allusion au Miracle du Moissonneur, l’un des nombreux miracles qui, selon les Evangiles apocryphes [non reconnus par l'Eglise], auraient émaillé la fuite de la Sainte Famille. Je vous raconte l’histoire : un paysan était en train de semer lorsque passèrent Joseph, Marie et l’Enfant ; immédiatement, le blé leva… Peu après surgirent les soldats d’Hérode [à gauche], qui demandèrent au paysan s’il avait vu les fuyards ; entendant sa réponse (il les avait bien vus, au moment des semailles), les soldats renoncèrent à la poursuite, pensant la Sainte Famille bien trop loin !! Mignon, non ?

Enfin, d’autres vitraux ont pour sujet un ou plusieurs saints. A tout seigneur tout honneur, commençons par Côme et Damien, auxquels l’église est dédiée et qui, à ce titre, apparaissent sur plusieurs panneaux. Celui-ci, par exemple :

Vitraux Vézelise

Saint Côme et Saint Damien, patrons des médecins, sont ici représentés avec les attributs de leur art : l’un (ne me demandez pas lequel…) tient un pot à onguent et une spatule, l’autre un urinal et, dans la main gauche, un objet rond qu’il semble vouloir jeter : peut-être s’agit-il d’une pièce de monnaie, pour évoquer le fait que les deux frères soignaient gratuitement leurs patients ?

D’autres saints, quant à eux, accompagnent un donateur. Ainsi Madeleine Simier, épouse d’un proche serviteur de René II, figure à genoux aux pieds de sa Sainte patronne, Marie-Madeleine, sur le panneau qu’elle a offert à l’église :

Vitraux Vézelise

Ce vitrail me semble intéressant car il apparaît comme une oeuvre de « transition« , entre Moyen Age et Renaissance. D’un côté, l’usage de la perspective hiérarchique [la donatrice est toute petite par rapport à la sainte, sans souci de réalisme], relève de l’univers médiéval ; de l’autre, la scène prend place dans un beau décor à l’antique (piliers ornés de rinceaux et de grotesques, entablement, fronton triangulaire…), caractéristique de la Renaissance.

Et puis, voilà une excellente occasion de parler un peu de technique… Pour réaliser ce panneau, l’artiste a fort probablement utilisé, outre des verres colorés, deux types de peinture : le jaune d’argent, une teinture obtenue à partir de sels d’argent et d’ocre [chevelure de Marie-Madeleine, par exemple], mais aussi la grisaille, une préparation noire ou brune appliquée au pinceau [détails architecturaux, visages, etc]. Au 16è siècle en effet, le vitrail est davantage conçu comme une peinture, les maîtres-verriers emploient de plus grands morceaux de verre et réduisent le réseau de plombs.

Enfin, quelques vitraux illustrent des épisodes de la vie d’un saint, comme Saint Bernard, évoqué à travers le Miracle de la Lactation.

Vitraux VézeliseCette scène, unique dans le vitrail lorrain, mérite quelques explications. Saint Bernard, abbé cistercien du 12è siècle, en prière devant une statue de la Vierge, lui demande de montrer qu’elle est mère ; la statue s’anime alors et, pressant son sein, en fait jaillir quelques gouttes de lait…

En dehors des offices, l’église Saint-Côme et Saint-Damien n’est malheureusement pas ouverte au public ; j’espère que vous trouverez néanmoins l’occasion de la visiter car, outre ses vitraux, elle compte plusieurs autres trésors, orgues, statuaire… sans parler de ses superbes portes en chêne sculpté !

Cimetière Saint-Hilaire, Marville, Meuse

Marville, gros bourg situé à quelques kilomètres de Montmédy, fut entre le 13è et le 17è siècle la capitale des « Terres Communes », petit territoire appartenant à la fois aux seigneurs de Luxembourg d’une part, de Bar puis de Lorraine de l’autre. Ce statut particulier, qui garantissait sa neutralité, assura sa prospérité, dont témoignent aujourd’hui encore ses rues bordées de belles demeures Renaissance.

Cependant, ce n’est pas de Marville même dont je souhaite vous parler dans ce présent billet (j’y reviendrai ultérieurement…), mais de son cimetière, blotti autour de la petite église Saint-Hilaire, à quelques centaines de mètres du bourg. Ce dernier, en effet, possède un très bel ensemble de monuments funéraires anciens, datant pour certains des 16è-17è siècles, période qui vit l’apogée de Marville. Même si les plus intéressants se trouvent aujourd’hui dans l’église, malheureusement fermée, la promenade le long des allées de ce lieu verdoyant et serein, plein d’un charme mélancolique, réserve de bien jolies surprises.

Marville cimetière

Les allées du cimetière sont ponctuées de bénitiers, suivant l’usage recommandé au 16è siècle par le concile de Trente.

Approchons-nous de l’édicule coiffé d’un toit à deux pentes. Il abrite une belle Vierge de Pitié que surmonte une représentation du Christ du Jugement Dernier, le tout daté de la fin du 15è siècle.

Marville cimetière

La stature de la Vierge et le souple drapé de son manteau contrastent avec le corps de son Fils, raide et étrangement petit…

Marville cimetière

Les morts, aux pieds du Christ, sortent de leurs tombeaux au son de la trompette jouée par les anges. De part et d’autre, la Vierge et Saint-Jean. Le Jugement Dernier est l’un des thèmes les plus fréquemment représentés aux 14è et 15è siècles.

Devant la Vierge de Pitié se trouve un ensemble de quatre stèles un peu plus anciennes (début du 15è siècle), ornées des figures sculptées des apôtres, par groupes de trois. L’une des stèles ne présente cependant que deux apôtres, laissant une place vide… Serait-ce Judas que l’artiste n’a pas voulu représenter ?

Marville cimetière

Non loin de là se dresse un petit monument qui passerait presque inaperçu, tant l’usure du temps et la mousse ont rendu sa lecture difficile. Regardons-le de plus près :

Marville cimetière

Au pied d’un tronc mal élagué, un crâne ; de part et d’autre, deux cercueils abritant l’un un cadavre, l’autre un squelette (c’est ce dernier que vous apercevez sur la photo) ; au-dessus, un personnage ayant malheureusement perdu sa tête, agenouillé devant un écusson sur lequel figure (si si, regardez bien !), une balance, symbolisant la justice divine.

Cette tombe dite « aux cercueils », datée du milieu du 17è siècle, rappelle par son goût macabre un autre monument de la même époque, situé un peu plus loin dans le cimetière.

Marville cimetière

La présence de tous ces monuments peu ordinaires s’explique, bien sûr, par la belle période de prospérité que connut Marville, mais aussi par son statut politique particulier, qui entraîna le développement d’une nouvelle »classe sociale », celle des officiers ducaux. Ces représentants des pouvoirs luxembourgeois et lorrain ne pouvaient prétendre à une inhumation dans l’église du bourg ou dans Saint-Hilaire, toutes deux réservées à la noblesse et aux bienfaiteurs de la paroisse ; ils firent donc élever leurs monuments dans le cimetière.

Terminons à présent notre promenade en empruntant une dernière allée, qui nous conduira vers l’un des plus beaux endroits du cimetière. S’y dresse en effet un petit édicule abritant une très belle statue de Christ aux Liens, datée de la seconde moitié du 16è siècle.

Marville cimetièreD’un peu plus près…

Marville cimetière

Ce Christ au corps vigoureux, quasi athlétique, n’a plus grand-chose à voir avec les représentations traditionnelles, axées sur les souffrances de la Passion. L’esprit de la Renaissance et son intérêt pour l’anatomie sont ici bien sensibles.

Tout à côté du Christ aux Liens, une petite stèle du début du 17è siècle, d’une exécution très soignée, mérite également l’attention.

Marville cimetière

Sous la Crucifixion, bien abîmée, se trouve une scène représentant l’Education de la Vierge, vraiment très belle.

Marville cimetière

Enfin, un dernier mot sur l’ossuaire du cimetière Saint-Hilaire, le seul conservé aujourd’hui en Meuse. Daté de la fin du 15è ou du début du 16è siècle, ce petit bâtiment accueillait, selon une pratique courante à l’époque, les ossements mis au jour lorsqu’une nouvelle tombe était creusée. N’oubliez pas d’y jeter un coup d’oeil !

N.B : pour écrire cet article, je me suis aidée du beau petit livre que La Gazette Lorraine a consacré en 2013 à Marville (il s’agit en fait d’un numéro hors-série de la revue). Vous pourrez vous le procurer ici.