Archives mensuelles : avril 2014

Portes monumentales, pays de Lunéville, Meurthe-et-Moselle

Aujourd’hui, je vous propose une balade dans la campagne, dans les petits villages éparpillés entre Lunéville et Baccarat, à la découverte d’un patrimoine aussi original que méconnu : celui des portes monumentales.

Un premier exemple, peut-être, pour vous donner une idée ?

Portes monumentales

Ces portes – dont j’ignore le nombre exact – ornent les façades de bâtiments construits à la charnière des 17è et 18è siècles, devenus pour la plupart de simples fermes. Leur histoire est étroitement liée à celle du duché de Lorraine : un bref rappel s’impose donc.

La Lorraine, au 17è siècle, connaît une période particulièrement difficile, marquée par la guerre de Trente Ans (1618-1648) et son cortège de pillages et de famines. Cependant, la situation finit par s’apaiser : en 1698, le duc Léopold reprend possession de son duché, mais celui-ci est à reconstruire… L’installation de nouvelles populations est plus que jamais nécessaire : celles-ci viennent de France, bien sûr, mais aussi de Suisse, du Tyrol ou d’Italie du Nord, notamment de la région du val d’Aoste. Ces migrants étrangers nous intéressent particulièrement, car ce sont eux qui vont construire les portes monumentales, en s’inspirant du style baroque présent dans leurs régions d’origine – mais jusqu’alors inconnu dans les campagnes lorraines.

Les portes présentent ainsi un double intérêt : d’une part, elles témoignent de la présence, modeste mais réelle, du style baroque en Lorraine [où, d'ailleurs, il ne fera guère école] ; de l’autre, elles permettent d’évoquer une page peu connue de l’histoire du Duché, celle de la reconstruction de la fin du 17è – début du 18è siècle.

Grosso modo, ces portes se répartissent en deux catégories, celles « à colonnes » et celles « à chambranle mouluré ». Plusieurs ateliers auraient travaillé simultanément à leur réalisation.

Deux exemples de portes à colonnes…

Portes monumentales

… celle-ci, à Brouville, datée de 1720 et qui, par certains côtés (les chapiteaux doriques, l’entablement…), rappelle les portes édifiées à la Renaissance…

Portes monumentales

… et celle-là, à Reherrey, non datée.

Les portes à chambranle mouluré (à mon avis plus originales !) se trouvent dans d’autres villages, comme à Ogéviller, où une belle porte arbore le millésime 1692 :

Ici, la volonté de magnifier l’entrée est manifeste ; elle est encore plus évidente avec cette autre porte, à Manonviller, réalisée un an après (1693), probablement par un autre artisan.

D’un peu plus près…

Manonviller (2)

Les motifs ornant les portes à chambranle présentent une grande variété : sur les linteaux et autour des niches se déploient ainsi fleurs et palmettes stylisées, mais aussi symboles cosmiques (soleil, étoiles…) ou motifs religieux.

Cette porte, située à Moyen et datée de 1697, a malheureusement perdu une partie de son chambranle ; elle n’en présente pas moins un décor abondant et de qualité – remarquez notamment les deux plantes, de part et d’autre des médaillons ovales, qui pourraient représenter des variétés de céréales cultivées à l’époque.

A Flin, une autre porte présente, dans un cartouche ovale, l’inscription « IHS » [le monogramme du Christ] surmontée de la croix : volonté de placer la maison sous la protection divine, mais aussi témoignage de l’intensité du sentiment religieux dans les campagnes d’alors…

Ne vous fiez pas à la date inscrite sur le fronton ! Cette porte combine en fait, en réemploi, des éléments provenant de plusieurs portes différentes.

Enfin, à Domjevin, une porte à chambranle mouluré de 1707 présente un décor « régionaliste » particulièrement original : regardez bien, les pilastres de part et d’autre de la niche sont surmontés d’une petite croix de Lorraine, tandis que le rinceau au-dessus de la coquille arbore des fleurs de chardon !

Cette porte, l’une des plus spectaculaires avec ses pots-à-feu couronnant les différents éléments de son tympan, est aussi celle dont l’avenir paraît le plus incertain :

Domjevin

Manque d’entretien, restructurations malheureuses ou destruction pure et simple… De nombreuses portes monumentales ont ainsi disparu au fil des ans, et certaines sont aujourd’hui encore menacées. En 2013, une association de protection s’estt créée, l’APPM (Association pour la Préservation des Portes Monumentales du Lunévillois] : tous mes voeux de réussite l’accompagnent !

Sources : pour préparer ma balade et ensuite rédiger cet article, j’ai utilisé ce document, disponible sur le site du C.A.U.E (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement) de Meurthe-et-Moselle.

La Nouvelle Revue Lorraine a également consacré un intéressant article au sujet, dans son numéro 24 de février/mars 2014.