Archives mensuelles : février 2017

Les voyages du capitaine Cook, Lay-Saint-Christophe, Meurthe-et-Moselle

Mais quel lien peut-il bien exister entre James Cook, ce navigateur anglais qui, dans les années 1770, explora le Pacifique sud, et Lay-Saint-Christophe, petite commune des environs de Nancy ? A priori, aucun… si ce n’est un superbe papier peint panoramique, que j’ai pu découvrir lors des dernières Journées du Patrimoine.

Ce papier peint se trouve dans la mairie de Lay-Saint-Christophe, qui occupe une belle demeure ayant jadis appartenu à Sigisbert Marin, lui-même maire de la commune de 1802 à1830 ; c’est probablement à lui que l’on doit la présence de cette oeuvre étonnante.

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Les Sauvages de la Mer Pacifique, encore appelé Paysage indien ou Les Voyages du capitaine Cook, fut édité en 1804 par la manufacture de Joseph Dufour, installée à Mâcon. Si le papier peint est à la mode dès la première moitié du18è siècle, il faut attendre les années 1790 pour voir apparaître les panoramiques, ces vastes paysages souvent agrémentés de scènes historiées, qui se déploient sur tous les murs de la pièce. Dufour, avec ses Sauvages, fait donc oeuvre de pionnier, et remporte d’ailleurs un vif succès lorsqu’il le présente à Paris, en 1806 ; par la suite, il éditera encore neuf autres grands panoramiques, jusqu’à son décès en 1827.

Les Voyages du capitaine Cook se composent de vingt lés de 53 cms de large, soit une longueur totale de plus de dix mètres. Il a été imprimé à la planche de bois, d’après les dessins du peintre Jean-Gabriel Charvet (1750-1816), et décrit pour l’essentiel la troisième expédition de Cook dans le Pacifique, entre 1776 et 1779. Charvet a-t-il lu le journal rédigé par l’explorateur ? Je n’en sais rien ; en tout cas, il a pu prendre connaissance de son périple dans L’Histoire générale des voyages, publiée vers 1780 par Jean-François de La Harpe, ou dans L’Encyclopédie des Voyages de Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1796), qu’illustrent des gravures réalisées par les peintres ayant accompagné Cook, William Hodges et John Webber.

Faute de place, seuls les douze premiers lés du panoramique figurent dans l’ancien salon de Sigisbert Marin, collés trois par trois sur de grands panneaux. Examinons-les à présent de plus près.

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Sur ce premier panneau (dont vous pouvez avoir une vue d’ensemble sur la première photo, à gauche), Charvet représente trois îles visitées par le capitaine Cook en 1777-1778 : à gauche, l’île des Nootka (du nom de la tribu indienne autochtone), au large de Vancouver, sur la côte ouest du Canada ; puis l’île de Ulietea, dans l’archipel de Tahiti ; enfin, l’île de Happaee, située entre la précédente et l’île Tonga. Du Canada à Tahiti, la distance est grande, mais peu importe ! Il s’agit d’évoquer le plus d’îles possible, fût-ce au détriment de la cohérence géographique.

Restons à Tahiti avec le second panneau, qui représente une scène de fête : des jeunes femmes dansent devant le roi, assis à droite, au son d’un petit orchestre.

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Rien de fantaisiste dans le costume du roi, pour lequel Charvet s’est (selon toute vraisemblance) inspiré d’une gravure publiée dans l’ouvrage de Jacques Grasset de Saint-Sauveur, laquelle reprenait elle-même un dessin de John Webber !

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Encyclopédie_des_voyages_contenant_l'abrégé_[...]Grasset_de_bpt6k852587bDe même, James Cook note, dans sa relation de voyage, que les seuls instruments connus des Tahitiens sont la flûte et le tambour : Charvet en tient compte lorsqu’il représente le petit orchestre, à gauche de la scène.

Troisième panneau, qui, à nouveau, présente deux lieux différents :

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Les trois personnages sur la gauche évoquent l’île Tanna, au sud des Vanuatu, tandis que les deux autres lés décrivent une scène beaucoup moins paisible : la mort du capitaine Cook, tué en 1779 dans les îles Sandwich [ancien nom de l'archipel d'Hawaï], lors d’une rixe avec les indigènes. Certes, le drame est relégué à l’arrière-plan du panneau, mais n’oublions pas que celui-ci était destiné à décorer un salon !

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Difficile de ne pas être séduit par la richesse des coloris de ce papier peint. .. Comme je l’ai dit, il a été imprimé à l’aide de planches de bois gravées, à raison d’une planche par couleur : un travail colossal, qui a mobilisé des dizaines d’ouvriers pendant plusieurs mois !

P1170229Enfin, sur le quatrième panneau coexistent la Nouvelle-Zélande, qui occupe les deux lés de gauche, et la baie du prince Guillaume, en Alaska. Une fois n’est pas coutume, rien ne permet d’identifier clairement la Nouvelle-Zélande : il faut donc croire sur parole la notice de présentation du panoramique, rédigée par Joseph Dufour lui-même.

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Dufour, dans ce texte, revendique l’aspect éducatif, voire édifiant, de son papier peint ; cependant, si celui-ci témoigne d’un certain souci d’exactitude, notamment au niveau des costumes et des coiffures des indigènes, il n’est pas non plus parfaitement fidèle à la réalité et reste avant tout un objet de décoration intérieure, à replacer dans le contexte de son époque : la fascination pour les contrées lointaines et exotiques, le goût pour les représentations idéalisées de l’homme vivant en harmonie avec la Nature.

P1170232Selon un recensement effectué par un musée australien, il resterait aujourd’hui, à travers le monde, quarante-quatre exemplaires des Voyages du capitaine Cook, dont seize versions intégrales. En France, outre à Lay-Saint-Christophe, on peut l’admirer à Mâcon (musée des Ursulines), Champlitte (musée départemental), et bien sûr Paris (musée des Arts décoratifs).