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Les voyages du capitaine Cook, Lay-Saint-Christophe, Meurthe-et-Moselle

Mais quel lien peut-il bien exister entre James Cook, ce navigateur anglais qui, dans les années 1770, explora le Pacifique sud, et Lay-Saint-Christophe, petite commune des environs de Nancy ? A priori, aucun… si ce n’est un superbe papier peint panoramique, que j’ai pu découvrir lors des dernières Journées du Patrimoine.

Ce papier peint se trouve dans la mairie de Lay-Saint-Christophe, qui occupe une belle demeure ayant jadis appartenu à Sigisbert Marin, lui-même maire de la commune de 1802 à1830 ; c’est probablement à lui que l’on doit la présence de cette oeuvre étonnante.

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Les Sauvages de la Mer Pacifique, encore appelé Paysage indien ou Les Voyages du capitaine Cook, fut édité en 1804 par la manufacture de Joseph Dufour, installée à Mâcon. Si le papier peint est à la mode dès la première moitié du18è siècle, il faut attendre les années 1790 pour voir apparaître les panoramiques, ces vastes paysages souvent agrémentés de scènes historiées, qui se déploient sur tous les murs de la pièce. Dufour, avec ses Sauvages, fait donc oeuvre de pionnier, et remporte d’ailleurs un vif succès lorsqu’il le présente à Paris, en 1806 ; par la suite, il éditera encore neuf autres grands panoramiques, jusqu’à son décès en 1827.

Les Voyages du capitaine Cook se composent de vingt lés de 53 cms de large, soit une longueur totale de plus de dix mètres. Il a été imprimé à la planche de bois, d’après les dessins du peintre Jean-Gabriel Charvet (1750-1816), et décrit pour l’essentiel la troisième expédition de Cook dans le Pacifique, entre 1776 et 1779. Charvet a-t-il lu le journal rédigé par l’explorateur ? Je n’en sais rien ; en tout cas, il a pu prendre connaissance de son périple dans L’Histoire générale des voyages, publiée vers 1780 par Jean-François de La Harpe, ou dans L’Encyclopédie des Voyages de Jacques Grasset de Saint-Sauveur (1796), qu’illustrent des gravures réalisées par les peintres ayant accompagné Cook, William Hodges et John Webber.

Faute de place, seuls les douze premiers lés du panoramique figurent dans l’ancien salon de Sigisbert Marin, collés trois par trois sur de grands panneaux. Examinons-les à présent de plus près.

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Sur ce premier panneau (dont vous pouvez avoir une vue d’ensemble sur la première photo, à gauche), Charvet représente trois îles visitées par le capitaine Cook en 1777-1778 : à gauche, l’île des Nootka (du nom de la tribu indienne autochtone), au large de Vancouver, sur la côte ouest du Canada ; puis l’île de Ulietea, dans l’archipel de Tahiti ; enfin, l’île de Happaee, située entre la précédente et l’île Tonga. Du Canada à Tahiti, la distance est grande, mais peu importe ! Il s’agit d’évoquer le plus d’îles possible, fût-ce au détriment de la cohérence géographique.

Restons à Tahiti avec le second panneau, qui représente une scène de fête : des jeunes femmes dansent devant le roi, assis à droite, au son d’un petit orchestre.

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Rien de fantaisiste dans le costume du roi, pour lequel Charvet s’est (selon toute vraisemblance) inspiré d’une gravure publiée dans l’ouvrage de Jacques Grasset de Saint-Sauveur, laquelle reprenait elle-même un dessin de John Webber !

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Encyclopédie_des_voyages_contenant_l'abrégé_[...]Grasset_de_bpt6k852587bDe même, James Cook note, dans sa relation de voyage, que les seuls instruments connus des Tahitiens sont la flûte et le tambour : Charvet en tient compte lorsqu’il représente le petit orchestre, à gauche de la scène.

Troisième panneau, qui, à nouveau, présente deux lieux différents :

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Les trois personnages sur la gauche évoquent l’île Tanna, au sud des Vanuatu, tandis que les deux autres lés décrivent une scène beaucoup moins paisible : la mort du capitaine Cook, tué en 1779 dans les îles Sandwich [ancien nom de l'archipel d'Hawaï], lors d’une rixe avec les indigènes. Certes, le drame est relégué à l’arrière-plan du panneau, mais n’oublions pas que celui-ci était destiné à décorer un salon !

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Difficile de ne pas être séduit par la richesse des coloris de ce papier peint. .. Comme je l’ai dit, il a été imprimé à l’aide de planches de bois gravées, à raison d’une planche par couleur : un travail colossal, qui a mobilisé des dizaines d’ouvriers pendant plusieurs mois !

P1170229Enfin, sur le quatrième panneau coexistent la Nouvelle-Zélande, qui occupe les deux lés de gauche, et la baie du prince Guillaume, en Alaska. Une fois n’est pas coutume, rien ne permet d’identifier clairement la Nouvelle-Zélande : il faut donc croire sur parole la notice de présentation du panoramique, rédigée par Joseph Dufour lui-même.

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Dufour, dans ce texte, revendique l’aspect éducatif, voire édifiant, de son papier peint ; cependant, si celui-ci témoigne d’un certain souci d’exactitude, notamment au niveau des costumes et des coiffures des indigènes, il n’est pas non plus parfaitement fidèle à la réalité et reste avant tout un objet de décoration intérieure, à replacer dans le contexte de son époque : la fascination pour les contrées lointaines et exotiques, le goût pour les représentations idéalisées de l’homme vivant en harmonie avec la Nature.

P1170232Selon un recensement effectué par un musée australien, il resterait aujourd’hui, à travers le monde, quarante-quatre exemplaires des Voyages du capitaine Cook, dont seize versions intégrales. En France, outre à Lay-Saint-Christophe, on peut l’admirer à Mâcon (musée des Ursulines), Champlitte (musée départemental), et bien sûr Paris (musée des Arts décoratifs).

Marthemont, Meurthe-et-Moselle

Le village de Marthemont – trente-neuf habitants au dernier recensement ! – se trouve à quelques kilomètres de Vézelise, sur la départementale 52, dans cette partie de la Lorraine que l’on appelle le Saintois. L’endroit ne manque pas de charme : un vallon au fond duquel se blottissent quelques fermes, dominées par l’église paroissiale, dédiée à l’Assomption de la Vierge.

Cette église abrite, entre autres oeuvres, une statue en pierre de la Vierge à l’Enfant, du 15è siècle, connue sous le nom de Notre-Dame de Recouvrance et objet d’un pèlerinage fort ancien. Las ! Le jour de mon passage, l’église était bien évidemment fermée, et mes tentatives pour me procurer la clé sont demeurées vaines.

Alors, pourquoi vous parler de Marthemont ? Tout simplement parce que, en flânant dans le petit cimetière qui entoure l’église, j’ai fait une bien jolie découverte :

Marthemont

Certes, à première vue, cette croix de cimetière n’a rien pour elle : reléguée dans un coin, à gauche de l’entrée de l’église, elle est placée si près du mur qu’il est presque impossible d’en faire le tour ; elle est en outre extrêmement usée, pour ne pas dire très détériorée. Cependant, examinons-la de plus près – et j’espère que, tout comme moi, vous serez séduit par la finesse et la qualité de sa sculpture.

Haute d’environ 2,20 mètres, cette croix taillée dans le calcaire comporte six personnages, quatre au niveau du fût et deux – le Christ et la Vierge – à l’avers et au revers du croisillon. Sa datation est imprécise : la notice de l’Inventaire Général du Patrimoine culturel se contente d’une mention prudente, « croix pouvant être datée stylistiquement du 17è siècle« .

Marthemont

Cette petite silhouette agenouillée, sur la face avant du fût, figure probablement le donateur – ou la donatrice ? – du monument ; de part et d’autre, un saint et une sainte, qu’il est aujourd’hui bien difficile d’identifier.

Marthemont

Au revers, ce personnage portant une musette à l’épaule et s’appuyant sur un long bâton de marche n’est autre que Saint Jacques le Majeur, patron des pèlerins – et l’un des douze apôtres.

Juste au-dessus de lui, la Vierge, silhouette gracieuse et élancée…

Marthemont

Notez le soin apporté à la représentation de ses vêtements, ainsi que la douceur sereine de son expression…

Marthemont

Vous l’aurez compris, cette belle Dame de Marthemont m’a beaucoup plu !

Avant de quitter le village, n’oubliez pas de jeter un oeil aux fermes les plus anciennes, au pied de l’église ; vous y découvrirez de petits détails architecturaux fort intéressants, comme celui-ci, par exemple…

Marthemont

… je vous laisse au plaisir de chercher les autres !

Portes monumentales, pays de Lunéville, Meurthe-et-Moselle

Aujourd’hui, je vous propose une balade dans la campagne, dans les petits villages éparpillés entre Lunéville et Baccarat, à la découverte d’un patrimoine aussi original que méconnu : celui des portes monumentales.

Un premier exemple, peut-être, pour vous donner une idée ?

Portes monumentales

Ces portes – dont j’ignore le nombre exact – ornent les façades de bâtiments construits à la charnière des 17è et 18è siècles, devenus pour la plupart de simples fermes. Leur histoire est étroitement liée à celle du duché de Lorraine : un bref rappel s’impose donc.

La Lorraine, au 17è siècle, connaît une période particulièrement difficile, marquée par la guerre de Trente Ans (1618-1648) et son cortège de pillages et de famines. Cependant, la situation finit par s’apaiser : en 1698, le duc Léopold reprend possession de son duché, mais celui-ci est à reconstruire… L’installation de nouvelles populations est plus que jamais nécessaire : celles-ci viennent de France, bien sûr, mais aussi de Suisse, du Tyrol ou d’Italie du Nord, notamment de la région du val d’Aoste. Ces migrants étrangers nous intéressent particulièrement, car ce sont eux qui vont construire les portes monumentales, en s’inspirant du style baroque présent dans leurs régions d’origine – mais jusqu’alors inconnu dans les campagnes lorraines.

Les portes présentent ainsi un double intérêt : d’une part, elles témoignent de la présence, modeste mais réelle, du style baroque en Lorraine [où, d'ailleurs, il ne fera guère école] ; de l’autre, elles permettent d’évoquer une page peu connue de l’histoire du Duché, celle de la reconstruction de la fin du 17è – début du 18è siècle.

Grosso modo, ces portes se répartissent en deux catégories, celles « à colonnes » et celles « à chambranle mouluré ». Plusieurs ateliers auraient travaillé simultanément à leur réalisation.

Deux exemples de portes à colonnes…

Portes monumentales

… celle-ci, à Brouville, datée de 1720 et qui, par certains côtés (les chapiteaux doriques, l’entablement…), rappelle les portes édifiées à la Renaissance…

Portes monumentales

… et celle-là, à Reherrey, non datée.

Les portes à chambranle mouluré (à mon avis plus originales !) se trouvent dans d’autres villages, comme à Ogéviller, où une belle porte arbore le millésime 1692 :

Ici, la volonté de magnifier l’entrée est manifeste ; elle est encore plus évidente avec cette autre porte, à Manonviller, réalisée un an après (1693), probablement par un autre artisan.

D’un peu plus près…

Manonviller (2)

Les motifs ornant les portes à chambranle présentent une grande variété : sur les linteaux et autour des niches se déploient ainsi fleurs et palmettes stylisées, mais aussi symboles cosmiques (soleil, étoiles…) ou motifs religieux.

Cette porte, située à Moyen et datée de 1697, a malheureusement perdu une partie de son chambranle ; elle n’en présente pas moins un décor abondant et de qualité – remarquez notamment les deux plantes, de part et d’autre des médaillons ovales, qui pourraient représenter des variétés de céréales cultivées à l’époque.

A Flin, une autre porte présente, dans un cartouche ovale, l’inscription « IHS » [le monogramme du Christ] surmontée de la croix : volonté de placer la maison sous la protection divine, mais aussi témoignage de l’intensité du sentiment religieux dans les campagnes d’alors…

Ne vous fiez pas à la date inscrite sur le fronton ! Cette porte combine en fait, en réemploi, des éléments provenant de plusieurs portes différentes.

Enfin, à Domjevin, une porte à chambranle mouluré de 1707 présente un décor « régionaliste » particulièrement original : regardez bien, les pilastres de part et d’autre de la niche sont surmontés d’une petite croix de Lorraine, tandis que le rinceau au-dessus de la coquille arbore des fleurs de chardon !

Cette porte, l’une des plus spectaculaires avec ses pots-à-feu couronnant les différents éléments de son tympan, est aussi celle dont l’avenir paraît le plus incertain :

Domjevin

Manque d’entretien, restructurations malheureuses ou destruction pure et simple… De nombreuses portes monumentales ont ainsi disparu au fil des ans, et certaines sont aujourd’hui encore menacées. En 2013, une association de protection s’estt créée, l’APPM (Association pour la Préservation des Portes Monumentales du Lunévillois] : tous mes voeux de réussite l’accompagnent !

Sources : pour préparer ma balade et ensuite rédiger cet article, j’ai utilisé ce document, disponible sur le site du C.A.U.E (Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement) de Meurthe-et-Moselle.

La Nouvelle Revue Lorraine a également consacré un intéressant article au sujet, dans son numéro 24 de février/mars 2014.

Tapisseries, musée d’Art et d’Histoire de Toul, Meurthe-et-Moselle (2è partie)

Dans un précédent billet, je vous ai présenté le bel ensemble de neuf tapisseries des 16è et 17è siècles conservé au musée d’Art et d’Histoire de Toul. Entrons à présent dans les détails.

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler, pour commencer, qu’une tapisserie se réalise sur un métier à tisser, horizontal ou vertical. Sur ce métier sont tendus des fils – dits de « chaîne » – entre lesquels l’artisan – le lissier – passe et repasse d’autres fils, ceux-ci colorés (les fils de « trame »), créant ainsi un motif. Bien sûr, le lissier ne travaille pas au hasard : il suit un modèle, le « carton », réalisé spécialement pour la tapisserie ou issu d’une oeuvre préexistante – souvenez-vous de la gravure de Cornelis Cort, qui a manifestement inspiré l’auteur de la tapisserie Hercule et le Lion de Némée .

Aux 16è-17è siècles, le lissier ne dispose pas d’un grand nombre de couleurs – quelques dizaines tout au plus, d’origine animale ou végétale. Tout son art consiste donc à tirer le meilleur parti de cette gamme restreinte, comme le montre par exemple ce détail :

Tapisseries Toul

Détail d’une des trois tapisseries à sujet mythologique, représentant peut-être la continence de Scipion.

Notez la manière dont le lissier ménage un dégradé de couleurs au niveau du ciel, ainsi que le système de petites « franges » qu’il utilise pour passer en douceur d’une teinte à l’autre.

Autre caractéristique des tapisseries du musée de Toul, le soin apporté au rendu des matières et des textures :

Tapisseries Toul

Abigaïl, entourée de ses suivantes, apporte des présents au roi David (détail)

Les moirures de l’étoffe dont est fait l’élégant costume d’Abigaïl sont rendues avec précision, de même que les reflets sur les pièces d’orfèvrerie disposées à ses pieds.

L’arrière-plan des tapisseries fait aussi l’objet d’une attention particulière, avec un effort sensible (et plutôt nouveau au 16è siècle) pour créer un effet de perspective. Regardez par exemple ce beau paysage de douces collines semées d’arbres, dans la tapisserie consacrée à David et Mikal :

Mais surtout, toutes les compositions frappent par leur côté vivant et dynamique : un vent léger soulève les voiles d’Abigaïl, les plis de sa robe marquent souplement le mouvement de son corps [ci-dessus] ; ailleurs, un homme escorte le char de Cérès d’un vigoureux roulement de tambour, posant dans son élan le pied sur la bordure de la tapisserie !

Tapisseries Toul

Détail de la tapisserie montrant un cortège allégorique de chars, celui de Cérès et, à l’arrière-plan, celui d’Héra.

Cette dernière photo me donne l’occasion de dire quelques mots des bordures, importantes à plus d’un titre : ainsi, elles apportent bien souvent de précieux renseignements sur l’origine des tapisseries, à l’image de celles des trois pièces consacrées au roi David, qui ont permis de les rapprocher de la production de la manufacture flamande d’Audenarde. Encore faut-il, bien sûr, qu’au cours des siècles les bordures n’aient pas été découpées pour être vendues séparément, « mésaventure » survenue aux tapisseries de la série des Ethiopiques, qui n’ont conservé leur cadre que sur deux côtés.

Malgré cette lacune, les tapisseries de Toul présentent le grand intérêt de montrer l’évolution stylistique des bordures : encore composés, au 16è siècle, d’exubérantes guirlandes de feuillages, de fruits et de fleurs, les cadres vont peu à peu se structurer, « s’architecturer », comme en témoigne ce détail d’une des tapisseries des Ethiopiques, datée du début du 17è siècle :

Tapisseries Toul

Les éléments végétaux occupent une place moins importante, au profit des têtes de lion et des putti. Dans les médaillons sont représentées des scènes secondaires du roman, qui viennent compléter la scène principale illustrée par la tapisserie.

NB : je l’ai déjà dit mais je le répète, je dois à une excellente conférence donnée par Madame la conservatrice du musée de Toul le plaisir d’avoir découvert ces très belles tapisseries. Mes photos n’en donnant qu’un pâle aperçu, n’hésitez pas à vous rendre au Musée d’Art et d’Histoire pour les admirer in situ !

Tapisseries, musée d’Art et d’Histoire de Toul, Meurthe-et-Moselle (1ère partie)

Installé depuis 1985 dans l’ancienne Maison-Dieu de la ville, le musée d’Art et d’Histoire possède de riches collections au sein desquelles se distingue un superbe ensemble de tapisseries anciennes, que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Ces tapisseries, au nombre de neuf, ont été découvertes dans les années soixante, roulées dans l’ancien palais épiscopal, aujourd’hui siège de la mairie. Nettoyées et restaurées, elles ont pris place dans le musée, dans une salle spécifiquement aménagée à leur intention. Leur histoire tient en peu de mots, puisque ni leurs commanditaires, ni les circonstances de leur arrivée à Toul ne sont connus ; seuls éléments (à peu près) certains, leur provenance (les Flandres, probablement), et l’époque de leur réalisation, qui s’échelonne entre le 16è et le début du 17è siècle.

Les panneaux, de grandes dimensions, s’organisent en trois cycles : trois illustrent des scènes bibliques, trois autres des scènes mythologiques et/ou allégoriques, et les trois derniers des scènes romanesques.

La série biblique présente trois épisodes de l’histoire de David, figure-clé de l’Ancien Testament. Regardons par exemple celui-ci :

Tapisseries Toul

Une femme, Abigaïl, apporte au roi David de quoi subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son armée. Peu auparavant, le mari d’Abigaïl – prénommé Nabal – avait refusé son aide au roi, épisode rappelé à l’arrière-plan de la scène principale :

Tapisseries ToulIn fine, tout se terminera bien, David pardonnera à Nabal et, après la mort de ce dernier, épousera Abigaïl !

Deuxième ensemble de tapisseries, celles illustrant des thèmes mythologiques. Si le sujet de l’une d’elles n’est pas identifié avec certitude, les deux autres, en revanche, présentent respectivement un cortège allégorique de chars, et Hercule combattant le Lion de Némée.

Tapisseries Toul

Vaincre le lion de Némée, qui terrorisait la population, fut le premier des douze travaux qu’Eurysthée imposa à Hercule.

Avez-vous remarqué que le lion a la larme à l’oeil ? Ce rusé d’Hercule l’a tout simplement enfumé pour le faire sortir de la tanière dans laquelle il s’était abrité !

Tapisseries Toul

Cette tapisserie s’inspire, dans sa composition d’ensemble comme dans les détails, d’une estampe de l’artiste Cornelis Cort, gravée vers 1563. Regardez bien, le lissier a même reproduit le petit lézard, près de la patte arrière du lion !

Cornelis Cort (vers 1533-1578), originaire des Pays-Bas, passa une partie de sa vie en Italie. Il réalisa de nombreuses gravures inspirées des tableaux des grands peintres de son temps.

Tapisseries Toul

Enfin, les dernières tapisseries illustrent trois épisodes des Ethiopiques, roman écrit par un auteur grec, Héliodore d’Emèse, au IIIè siècle de notre ère ; traduite en français en 1547, l’oeuvre connut un immense succès et de nombreuses publications, parfois agrémentées de gravures. Héliodore conte l’histoire mouvementée de deux jeunes gens, Théagène, un prince grec, et Chariclée, fille du roi d’Ethiopie : un grand roman d’amour et d’aventures, riche en rebondissements variés !

Tapisseries Toul

Sur ce panneau, Théagène et Chariclée, capturés par des brigands, sont séparés.

Ainsi, ces neuf tapisseries, bien qu’illustrant des sujets variés, constituent un ensemble remarquable par sa cohérence, mais aussi parce qu’il s’inscrit dans une période charnière de l’histoire de la tapisserie, celle de la transition entre Moyen Age et Renaissance. Dans un prochain billet, nous examinerons plus en détails ces oeuvres de laine et de soie, pour découvrir quelques facettes de l’extraordinaire savoir-faire des lissiers. A suivre, donc !!

N.B : cet article n’aurait jamais vu le jour sans la passionnante conférence donnée à Nancy, en novembre 2013, par Mme Schneider, conservatrice du musée de Toul, qui m’a permis de découvrir ces tapisseries. Je la remercie vivement !

 

 

Eglise Saint-François d’Assise, Vandoeuvre, Meurthe-et-Moselle

Peut-être avez-vous déjà remarqué, au sud de Nancy, près du rond-point jouxtant le Parc des Expositions, un bâtiment austère, dont seule une grande croix signale la fonction. Peut-être même l’avez-vous trouvé laid, avec ses murs de béton brut dépourvus d’ouvertures… L’église Saint-François d’Assise, construite entre 1959 et 1961 par l’architecte Henri Prouvé, mérite cependant  mieux qu’un simple coup d’oeil ou un jugement hâtif !

Eglise St-François, Vandoeuvre-les-Nancy

Les années d’après-guerre sont marquées, comme chacun sait, par une forte croissance de la population, qui vient aggraver la pénurie de logements que connaît alors la France. Les villages proches des grandes agglomérations se transforment profondément : Vandoeuvre-lès-Nancy, dont la population passe de 5000 habitants à presque 34000 en l’espace de trente ans, voit ainsi se multiplier grands ensembles et zones pavillonnaires.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la construction, dans les années cinquante, du lotissement Brichambeau, confiée entre autres à l’architecte Henri Prouvé. Ce dernier, né en 1915 (et décédé récemment, en 2012), n’est autre que le fils de Victor Prouvé, l’un des principaux représentants de l’Ecole de Nancy, et le frère de Jean, dont la notoriété dépasse aujourd’hui les frontières. Après avoir d’ailleurs travaillé comme dessinateur au sein des Ateliers Jean Prouvé, Henri, qui a obtenu son diplôme d’architecte en 1947, ouvre une agence à Nancy en 1950 ; il travaille pendant une dizaine d’années à la réalisation du lotissement, dessinant les plans de près de deux cents pavillons, d’une école… et de l’église Saint-François d’Assise. Pour la petite histoire, il est aussi l’auteur, avec son agence, de la tour Joffre-Saint Thiébaut (1961-63) et de la résidence Le Clos de Médreville (1973) qui, à défaut d’être aujourd’hui du goût de tous les Nancéens, n’en demeurent pas moins représentatives de leur époque.

Eglise St François d'Assise, Vandoeuvre

Mais revenons à Saint-François d’Assise. La commande passée à Henri Prouvé par l’abbé Louyot comprenait, outre le volet religieux, un aspect « socio-culturel » puisque l’église devait comporter, à côté des espaces dédiés au culte, une salle de cinéma et des locaux pour les associations et le catéchisme. Prouvé conçoit donc une église sur deux niveaux : au rez-de-chaussée, le cinéma (quatre cents places tout de même…) et les salles de réunion ; au-dessus, une vaste nef de forme ovale, à laquelle s’accroche un petit bâtiment rectangulaire abritant les chapelles secondaires, le tout pouvant accueillir sept cents paroissiens.

Eglise St François d'Assise

La forme ovoïde, plutôt rare dans l’architecture religieuse, évoque l’idée de rassemblement, tandis que les chapelles invitent plutôt à l’intimité et au recueillement.

Eglise Saint-François d'Assise

Le budget destiné à la construction de Saint-François étant modeste, Prouvé opte pour des matériaux et des techniques de construction modernes, issus de l’industrie. C’est ainsi que la structure de l’église est constituée de quatre poteaux soutenant une charpente métallique ; les murs, volontairement laissés en béton brut, ne jouent aucun rôle porteur, tandis que la nef offre un volume unique que n’interrompt aucun pilier. Enfin, le décor s’inscrit parfaitement dans cette recherche de simplicité, en se limitant à un petit ensemble de vitraux et à une fresque, en béton moulé, ornant le bâtiment des chapelles.

Eglise St François d'Assise

Cette fresque, due à l’artiste nancéenne Françoise Malaprade, évoque le personnage de Saint François d’Assise.

Aujourd’hui, l’avenir de Saint-François paraît bien incertain. Depuis les années soixante, les fidèles ont déserté les églises qui, souvent, représentent des charges bien lourdes pour leurs propriétaires – en l’occurrence, ici, le diocèse de Nancy-Toul. En 2007, celui-ci décida donc de la vendre ; un promoteur se montra intéressé et l’affaire se conclut, en janvier 2011, pour un peu plus d’un million d’euros. Cependant, le projet du promoteur – transformer l’église en centre commercial (!) – déclencha un véritable tollé au sein de la population vandopérienne qui, soutenue par plusieurs architectes, obtint in fine, fin 2011, l’inscription de l’édifice à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. Depuis – pour ce que j’en sais, la situation n’a guère évolué : certes, l’oeuvre d’Henri Prouvé est désormais protégée de toute destruction ou modification drastique, mais le diocèse manque toujours de fonds pour l’entretenir. Si un lecteur dispose d’informations plus récentes sur l’avenir de Saint-François, je suis preneuse !

Eglise St François d'Assise

Voilà quelques années, la paroisse a autorisé la pose de panneaux publicitaires sur les murs de l’église : une source de revenus, certes, mais bien insuffisante face aux coûts d’entretien du bâtiment.

Vitraux, Vézelise, Meurthe-et-Moselle

Vézelise, petite ville située à une trentaine de kilomètres au sud de Nancy, garde de son passé de capitale du comté de Vaudémont (rattaché au duché de Lorraine en 1473) d’intéressants témoignages architecturaux, au premier rang desquels son église, dédiée à Saint Côme et à Saint Damien. Celle-ci, consacrée en 1521, présente un ensemble de vitraux qui, bien qu’abîmé et incomplet, compte parmi les plus remarquables de Lorraine.

La mise en place des vitraux, entre les années 1490 et les années 1520, fut favorisée par une décision du pape Léon X qui, en 1505, accorda des indulgences à tous ceux qui visiteraient l’église et feraient une offrande pour son achèvement. Les dons affluèrent, et furent complétés par une somme importante donnée par le duc de Lorraine lui-même, vers 1523-1524.

Vitraux Vézelise

Le duc Antoine, vêtu d’un manteau de cour. La croix de Lorraine a été ajoutée au 19è siècle.

Trois siècles plus tard, l’état des vitraux laissait fortement à désirer… A la fin des années 1830, décision fut donc prise de regrouper les panneaux restants dans sept baies (les cinq de l’abside et deux du transept), quitte à composer à partir des fragments de bien curieuses mosaïques :

Vitraux Vézelise

Au centre de ce panneau quelque peu surréaliste, un médaillon représentant la légende de Saint Hubert.

Cette malencontreuse intervention eut comme conséquence la perte définitive de la disposition originelle des vitraux, accroissant encore les zones d’ombre qui les entourent. On ignore tout, en effet, du nombre et de l’origine géographique des ateliers qui les réalisèrent ; les maîtres verriers qui travaillaient à la même époque sur le chantier de la basilique de Saint-Nicolas de Port oeuvrèrent-ils aussi à Vézelise ? D’ailleurs, les donateurs étaient-ils libres de choisir leur atelier ? Les sources demeurent quasiment muettes.

Cette absence de documentation n’empêche pas, bien sûr, d’apprécier à leur juste valeur ces vitraux magnifiquement colorés qui, grosso modo, se répartissent en deux grands ensembles : ceux « à grands personnages », qui illustrent une scène se déployant sur toute la largeur d’une fenêtre ; et ceux « à petits personnages », qui n’occupent que la largeur d’une lancette, soit la moitié d’une fenêtre. Voyons cela d’un peu plus près avec, pour commencer, ce vitrail situé dans le transept gauche :

Vitraux Vézelise

 La tête de boeuf, au sommet, correspond au blason de la confrérie des Bouchers, créée à Vézelise en 1501 ; en dessous, dans un décor architectural d’inspiration Renaissance (piliers ornés de grotesques, putti…), une représentation des Trinités céleste (Dieu, son Fils et la colombe du Saint-Esprit), et terrestre (Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant Jésus).

D’autres panneaux, plus nombreux, illustrent des épisodes de la vie du Christ, comme celui-ci, situé dans le choeur, qui montre la Présentation au Temple :

Vitraux Vézelise

Conformément à la loi de Moïse, Joseph et Marie se rendent au temple pour y présenter leur premier né. Une servante porte dans un panier les deux colombes destinées à l’offrande.

Cette scène s’inspire, dans sa composition, d’une gravure de l’artiste « contemporain » Albrecht Dürer (1471-1528), tout comme celle-ci, illustrant la Fuite en Egypte :

Vitraux Vézelise

 

 

Les ressemblances sont nombreuses, tant dans la composition d’ensemble que dans les détails : le chapeau de Marie accroché dans son dos, son voile, l’attitude de Joseph, à demi retourné vers son épouse… Cependant, l’auteur du carton a ajouté une petite scène, absente de la gravure :

Vitraux Vézelise

Voyez-vous, derrière Joseph, le paysan occupé à couper son blé ? Il s’agit d’une allusion au Miracle du Moissonneur, l’un des nombreux miracles qui, selon les Evangiles apocryphes [non reconnus par l'Eglise], auraient émaillé la fuite de la Sainte Famille. Je vous raconte l’histoire : un paysan était en train de semer lorsque passèrent Joseph, Marie et l’Enfant ; immédiatement, le blé leva… Peu après surgirent les soldats d’Hérode [à gauche], qui demandèrent au paysan s’il avait vu les fuyards ; entendant sa réponse (il les avait bien vus, au moment des semailles), les soldats renoncèrent à la poursuite, pensant la Sainte Famille bien trop loin !! Mignon, non ?

Enfin, d’autres vitraux ont pour sujet un ou plusieurs saints. A tout seigneur tout honneur, commençons par Côme et Damien, auxquels l’église est dédiée et qui, à ce titre, apparaissent sur plusieurs panneaux. Celui-ci, par exemple :

Vitraux Vézelise

Saint Côme et Saint Damien, patrons des médecins, sont ici représentés avec les attributs de leur art : l’un (ne me demandez pas lequel…) tient un pot à onguent et une spatule, l’autre un urinal et, dans la main gauche, un objet rond qu’il semble vouloir jeter : peut-être s’agit-il d’une pièce de monnaie, pour évoquer le fait que les deux frères soignaient gratuitement leurs patients ?

D’autres saints, quant à eux, accompagnent un donateur. Ainsi Madeleine Simier, épouse d’un proche serviteur de René II, figure à genoux aux pieds de sa Sainte patronne, Marie-Madeleine, sur le panneau qu’elle a offert à l’église :

Vitraux Vézelise

Ce vitrail me semble intéressant car il apparaît comme une oeuvre de « transition« , entre Moyen Age et Renaissance. D’un côté, l’usage de la perspective hiérarchique [la donatrice est toute petite par rapport à la sainte, sans souci de réalisme], relève de l’univers médiéval ; de l’autre, la scène prend place dans un beau décor à l’antique (piliers ornés de rinceaux et de grotesques, entablement, fronton triangulaire…), caractéristique de la Renaissance.

Et puis, voilà une excellente occasion de parler un peu de technique… Pour réaliser ce panneau, l’artiste a fort probablement utilisé, outre des verres colorés, deux types de peinture : le jaune d’argent, une teinture obtenue à partir de sels d’argent et d’ocre [chevelure de Marie-Madeleine, par exemple], mais aussi la grisaille, une préparation noire ou brune appliquée au pinceau [détails architecturaux, visages, etc]. Au 16è siècle en effet, le vitrail est davantage conçu comme une peinture, les maîtres-verriers emploient de plus grands morceaux de verre et réduisent le réseau de plombs.

Enfin, quelques vitraux illustrent des épisodes de la vie d’un saint, comme Saint Bernard, évoqué à travers le Miracle de la Lactation.

Vitraux VézeliseCette scène, unique dans le vitrail lorrain, mérite quelques explications. Saint Bernard, abbé cistercien du 12è siècle, en prière devant une statue de la Vierge, lui demande de montrer qu’elle est mère ; la statue s’anime alors et, pressant son sein, en fait jaillir quelques gouttes de lait…

En dehors des offices, l’église Saint-Côme et Saint-Damien n’est malheureusement pas ouverte au public ; j’espère que vous trouverez néanmoins l’occasion de la visiter car, outre ses vitraux, elle compte plusieurs autres trésors, orgues, statuaire… sans parler de ses superbes portes en chêne sculpté !

Maison Bergeret, Nancy, Meurthe-et-Moselle

Albert Bergeret, né en 1859 en Haute-Saône, s’établit en 1886 à Nancy, où il travaille pour l’imprimeur Royer. Douze ans plus tard, il s’installe à son compte et se lance dans la fabrication de cartes postales illustrées, une nouveauté à l’époque. Le succès est si grand que, dès 1901, il demande à l’architecte nancéien Lucien Weissenburger d’édifier, le long de la rue Lionnois, une nouvelle imprimerie ; deux ans plus tard, il lui confie un autre chantier, celui de sa maison personnelle, à l’angle de la même rue, près de l’usine. Pour le décor intérieur, il fait appel aux artistes les plus en vue que compte Nancy à cette époque, les ébénistes Louis Majorelle et Eugène Vallin, le peintre Victor Prouvé, les maîtres-verriers Jacques Gruber et Joseph Janin. La Maison Bergeret, achevée pour l’essentiel en 1904, apparaît ainsi comme l’un des plus beaux fleurons de l’Ecole de Nancy, ce mouvement artistique bien connu de tous les amateurs d’Art Nouveau.

Plusieurs livres ont déjà été consacrés à la maison ; je n’ai donc pas la prétention, en un simple article, de vous en dévoiler toutes les richesses, mais plutôt de vous en présenter quelques aperçus… en somme, quelques « éclats » !

En commandant sa maison, Bergeret souhaitait, bien évidemment, loger sa famille – cinq enfants – et ses domestiques, mais aussi affirmer sa réussite sociale. Le hall, dans lequel on pénètre après avoir franchi un vestibule, illustre à merveille cette fonction de prestige avec, en point d’orgue, la magnifique rampe de l’escalier principal, créée par Louis Majorelle.

Maison Bergeret

La rampe, en fer forgé et laiton, exploite le thème de la monnaie-du-pape, par ailleurs repris dans la mosaïque du sol et les ferronneries extérieures. L’Ecole de Nancy puise son inspiration dans la nature…

Laissons pour l’instant le rez-de-chaussée de côté, et montons quelques marches en direction du premier étage. Au niveau du palier intermédiaire, au fond d’une alcôve, se déploie une immense verrière de Jacques Gruber, Roses et Mouettes, dont voici un détail.

Maison Bergeret

Pour ce vitrail, l’un des plus grands qu’il ait réalisé pour un commanditaire privé, Gruber utilise différents types de verres et multiplie les techniques, gravure à l’acide, superposition de verres, grisaille… Le résultat est époustouflant.

Nous voici arrivés sur le palier du premier étage, sur lequel ouvraient les chambres de la famille. Une porte en forme de fer à cheval donne accès à une petite terrasse ; elle aussi est garnie de vitraux de Gruber, représentant des viornes obiers.

Maison Bergeret

Peut-être connaissez-vous mieux la viorne obier sous le nom de « boule de neige » ??

Avant de redescendre dans le hall, jetez un oeil au plafond. Victor Prouvé y a peint, vers 1905-1906, une grande composition mettant en scène, dans une nature idyllique, des femmes souriantes. Une certaine vision du bonheur, en somme…

Maison Bergeret

Cette toile de 7 mètres sur 3 fut décrochée pendant la dernière guerre et stockée dans des réserves. Très détériorée, elle a fait l’objet, en 2011, d’une minutieuse restauration, avant de retrouver son emplacement d’origine.

Nous voici revenus dans le hall. Une cloison vitrée enchâssée dans une menuiserie aux lignes puissantes sépare ce dernier de la salle à manger ; cet ensemble très original est dû à l’ébéniste Eugène Vallin.

Maison Bergeret

Un réseau de laiton enserre le verre, orné d’un motif de feuilles de houx obtenu par la technique de la gravure à l’acide. Vallin, menuisier de formation, a peut-être confié l’exécution de ce vitrail à un maître-verrier nancéen, mais un doute subsiste.

Passons à présent dans la salle à manger, vaste pièce ouvrant à la fois sur le salon, le cabinet de travail de M. Bergeret et le jardin d’hiver. L’aménagement en est confié à Eugène Vallin, qui fournit les menuiseries (lambris du plafond, chambranles des portes…), dessine la cheminée et, bien sûr, réalise le mobilier : table et chaises, table à thé, buffet.

Maison Bergeret

Les tiroirs du buffet sont taillés dans la masse même du bois !

De la salle à manger au jardin d’hiver, il n’y a qu’un pas… Les parois de cette dernière pièce se composent de panneaux de briques de verre, alternativement vert clair et vert foncé, entre lesquels prennent place des vitraux à motif floral, exécutés non pas par Jacques Gruber mais par un autre verrier nancéen, Joseph Janin.

Maison Bergeret

Ces pavés de verre, creux à l’intérieur, isolent nettement mieux la véranda que ne le feraient de simples vitraux.

Maison Bergeret

Daturas et belles-de-nuit ornent les vitraux de Joseph Janin.

C’est dans cette agréable véranda, jadis garnie d’un mobilier en rotin et de nombreuses plantes vertes, que s’achève notre promenade. La Maison Bergeret, vous vous en doutez, recèle bien d’autres merveilles… Rendez-vous pour les découvrir aux prochaines Journées du Patrimoine, au cours desquelles la maison, propriété depuis 1975 de l’Université de Lorraine, ouvrira largement ses portes au public !

 

 

 

 

 

 

 

Peintures murales, église de Saint-Clément, Meurthe-et-Moselle

Sans doute connaissez-vous Saint-Clément, gros bourg situé à quelques kilomètres de Lunéville, pour sa manufacture de faïences, fondée au milieu du 18è siècle et toujours en activité. Le village – ou plutôt son église – possède cependant un autre trésor, un très bel ensemble de peintures murales dont je n’avais jamais entendu parler, et que j’ai découvert fortuitement cet été.

Ces peintures, qui ornent le choeur de l’édifice, sont datées de la fin du 15è ou du début du 16è siècle. Pour le reste, bien des mystères demeurent : leur auteur est bien sûr anonyme – peut-être s’agit-il d’un artiste alsacien ou « allemand » qui, venu travailler à la cour du duc René II, à Nancy, en aurait profité pour oeuvrer également à Saint-Clément. A une date indéterminée, elles furent recouvertes d’un badigeon, sous lequel elles reposèrent paisiblement jusqu’à leur redécouverte, en 1896 ; elles furent alors restaurées par le peintre vosgien Gaston Save.

Après cette brève présentation, passons aux « morceaux choisis ». Le mur de fond de l’église est orné d’une vaste Annonciation que surmonte, à la voûte, un Jugement Dernier.

peintures église St Clément

A première vue, cette représentation de l’Annonciation paraît assez classique : Marie reçoit le message de Gabriel sous la supervision de Dieu le Père, juché au sommet de la fenêtre. On notera l’habile utilisation faite de cette dernière, qui sépare « naturellement » le monde divin de l’ange de celui terrestre de Marie, comme il était d’usage à l’époque.

Peintures église Saint Clément

Une petite originalité se glisse toutefois dans la composition : avez-vous remarqué, dans les rayons de lumière que Dieu envoie vers Marie, la présence de cette petite créature ?

peintures église Saint Clément

Cet enfant auréolé et portant une croix constituerait une allusion à la naissance et à la mort du Christ. Il figure rarement dans les Annonciations – on le trouve par exemple dans celle-ci, partie centrale d’un triptyque peint par le Maître de Flémalle, vers 1430.

Triptyque Annonciation_Atelier R. Campin_A1420_MET NY

Cherchez bien, au-dessus de la tête de Gabriel… Vous le voyez ?

Plus tard, cette iconographie fut jugée peu orthodoxe par l’Eglise, et disparut des représentations de l’Annonciation.

Après l’annonce, la naissance. La Nativité, comme le Jugement Dernier, occupe un compartiment de la voûte, les deux derniers accueillant les symboles des Evangélistes.

Peintures église St Clément

Notez le soin apporté à la représentation de l’étable, dotée d’un toit de tuiles, d’un mur de briques et d’une cloison à mi-hauteur en osier tressé.

Le jour du Jugement est enfin arrivé. Le Christ, assis entre la Vierge et Saint Jean, préside à la destinée des défunts, à ses pieds.Peintures église St Clément

Sous les pieds du Christ, justement, se trouve un globe surmonté d’une croix, dans la partie inférieure duquel on peut reconnaître l’Arche de Noé. Cette dernière symboliserait l’Eglise : seuls ceux qui lui appartiennent seront sauvés, comme le furent ceux qui, réfugiés dans l’Arche, échappèrent au Déluge.

peintures église St Clément

Toutes les peintures de l’église Saint-Clément ne sont cependant pas consacrées à la vie du Christ : ainsi, sur le mur latéral gauche prennent place deux compositions présentant, l’une Saint Christophe, l’autre Saint Sébastien.

Peintures église St Clément

Saint Christophe, un géant, traverse la rivière, portant l’Enfant Jésus sur son épaule ; sur la rive, l’ermite qui l’a converti lui indique le chemin, lanterne à la main. J’ai voulu présenter cette photo (en dépit de sa médiocre qualité…), car elle m’a rappelé une représentation très semblable du saint, découverte dans l’église Saint-Etienne de Bar-le-Duc.

Ce médaillon, daté du 16è siècle, se trouve dans la chapelle des Fonts de l’église Saint-Etienne. Similarité des modèles et des sources d’inspiration…

Voisin de Saint Christophe, Saint Sébastien est représenté comme il l’est la plupart du temps, à savoir, en train de subir son martyre : deux soldats le transpercent de flèches.

Peintures église St Clément

Remarquez le costume des soldats, caractéristique de la fin du 15è-début du 16è siècle.

Enfin, le mur latéral droit est occupé par une représentation du Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, largement restaurée à la fin du 19è siècle. J’aurai l’occasion d’évoquer plus longuement cette histoire lorsque je vous parlerai du petit village meusien de Sepvigny, dans un prochain billet !

N.B : Pour ceux que le thème de l’Annonciation dans l’histoire de l’art intéresse, je renvoie à ce site que j’ai déniché en préparant cet article. Analyse des figures, des lieux, des symboles, nombreuses oeuvres d’artistes de toutes les époques… Un site très détaillé !