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Tapisseries, musée d’Art et d’Histoire de Toul, Meurthe-et-Moselle (2è partie)

Dans un précédent billet, je vous ai présenté le bel ensemble de neuf tapisseries des 16è et 17è siècles conservé au musée d’Art et d’Histoire de Toul. Entrons à présent dans les détails.

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler, pour commencer, qu’une tapisserie se réalise sur un métier à tisser, horizontal ou vertical. Sur ce métier sont tendus des fils – dits de « chaîne » – entre lesquels l’artisan – le lissier – passe et repasse d’autres fils, ceux-ci colorés (les fils de « trame »), créant ainsi un motif. Bien sûr, le lissier ne travaille pas au hasard : il suit un modèle, le « carton », réalisé spécialement pour la tapisserie ou issu d’une oeuvre préexistante – souvenez-vous de la gravure de Cornelis Cort, qui a manifestement inspiré l’auteur de la tapisserie Hercule et le Lion de Némée .

Aux 16è-17è siècles, le lissier ne dispose pas d’un grand nombre de couleurs – quelques dizaines tout au plus, d’origine animale ou végétale. Tout son art consiste donc à tirer le meilleur parti de cette gamme restreinte, comme le montre par exemple ce détail :

Tapisseries Toul

Détail d’une des trois tapisseries à sujet mythologique, représentant peut-être la continence de Scipion.

Notez la manière dont le lissier ménage un dégradé de couleurs au niveau du ciel, ainsi que le système de petites « franges » qu’il utilise pour passer en douceur d’une teinte à l’autre.

Autre caractéristique des tapisseries du musée de Toul, le soin apporté au rendu des matières et des textures :

Tapisseries Toul

Abigaïl, entourée de ses suivantes, apporte des présents au roi David (détail)

Les moirures de l’étoffe dont est fait l’élégant costume d’Abigaïl sont rendues avec précision, de même que les reflets sur les pièces d’orfèvrerie disposées à ses pieds.

L’arrière-plan des tapisseries fait aussi l’objet d’une attention particulière, avec un effort sensible (et plutôt nouveau au 16è siècle) pour créer un effet de perspective. Regardez par exemple ce beau paysage de douces collines semées d’arbres, dans la tapisserie consacrée à David et Mikal :

Mais surtout, toutes les compositions frappent par leur côté vivant et dynamique : un vent léger soulève les voiles d’Abigaïl, les plis de sa robe marquent souplement le mouvement de son corps [ci-dessus] ; ailleurs, un homme escorte le char de Cérès d’un vigoureux roulement de tambour, posant dans son élan le pied sur la bordure de la tapisserie !

Tapisseries Toul

Détail de la tapisserie montrant un cortège allégorique de chars, celui de Cérès et, à l’arrière-plan, celui d’Héra.

Cette dernière photo me donne l’occasion de dire quelques mots des bordures, importantes à plus d’un titre : ainsi, elles apportent bien souvent de précieux renseignements sur l’origine des tapisseries, à l’image de celles des trois pièces consacrées au roi David, qui ont permis de les rapprocher de la production de la manufacture flamande d’Audenarde. Encore faut-il, bien sûr, qu’au cours des siècles les bordures n’aient pas été découpées pour être vendues séparément, « mésaventure » survenue aux tapisseries de la série des Ethiopiques, qui n’ont conservé leur cadre que sur deux côtés.

Malgré cette lacune, les tapisseries de Toul présentent le grand intérêt de montrer l’évolution stylistique des bordures : encore composés, au 16è siècle, d’exubérantes guirlandes de feuillages, de fruits et de fleurs, les cadres vont peu à peu se structurer, « s’architecturer », comme en témoigne ce détail d’une des tapisseries des Ethiopiques, datée du début du 17è siècle :

Tapisseries Toul

Les éléments végétaux occupent une place moins importante, au profit des têtes de lion et des putti. Dans les médaillons sont représentées des scènes secondaires du roman, qui viennent compléter la scène principale illustrée par la tapisserie.

NB : je l’ai déjà dit mais je le répète, je dois à une excellente conférence donnée par Madame la conservatrice du musée de Toul le plaisir d’avoir découvert ces très belles tapisseries. Mes photos n’en donnant qu’un pâle aperçu, n’hésitez pas à vous rendre au Musée d’Art et d’Histoire pour les admirer in situ !

Tapisseries, musée d’Art et d’Histoire de Toul, Meurthe-et-Moselle (1ère partie)

Installé depuis 1985 dans l’ancienne Maison-Dieu de la ville, le musée d’Art et d’Histoire possède de riches collections au sein desquelles se distingue un superbe ensemble de tapisseries anciennes, que je vous propose de découvrir aujourd’hui.

Ces tapisseries, au nombre de neuf, ont été découvertes dans les années soixante, roulées dans l’ancien palais épiscopal, aujourd’hui siège de la mairie. Nettoyées et restaurées, elles ont pris place dans le musée, dans une salle spécifiquement aménagée à leur intention. Leur histoire tient en peu de mots, puisque ni leurs commanditaires, ni les circonstances de leur arrivée à Toul ne sont connus ; seuls éléments (à peu près) certains, leur provenance (les Flandres, probablement), et l’époque de leur réalisation, qui s’échelonne entre le 16è et le début du 17è siècle.

Les panneaux, de grandes dimensions, s’organisent en trois cycles : trois illustrent des scènes bibliques, trois autres des scènes mythologiques et/ou allégoriques, et les trois derniers des scènes romanesques.

La série biblique présente trois épisodes de l’histoire de David, figure-clé de l’Ancien Testament. Regardons par exemple celui-ci :

Tapisseries Toul

Une femme, Abigaïl, apporte au roi David de quoi subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son armée. Peu auparavant, le mari d’Abigaïl – prénommé Nabal – avait refusé son aide au roi, épisode rappelé à l’arrière-plan de la scène principale :

Tapisseries ToulIn fine, tout se terminera bien, David pardonnera à Nabal et, après la mort de ce dernier, épousera Abigaïl !

Deuxième ensemble de tapisseries, celles illustrant des thèmes mythologiques. Si le sujet de l’une d’elles n’est pas identifié avec certitude, les deux autres, en revanche, présentent respectivement un cortège allégorique de chars, et Hercule combattant le Lion de Némée.

Tapisseries Toul

Vaincre le lion de Némée, qui terrorisait la population, fut le premier des douze travaux qu’Eurysthée imposa à Hercule.

Avez-vous remarqué que le lion a la larme à l’oeil ? Ce rusé d’Hercule l’a tout simplement enfumé pour le faire sortir de la tanière dans laquelle il s’était abrité !

Tapisseries Toul

Cette tapisserie s’inspire, dans sa composition d’ensemble comme dans les détails, d’une estampe de l’artiste Cornelis Cort, gravée vers 1563. Regardez bien, le lissier a même reproduit le petit lézard, près de la patte arrière du lion !

Cornelis Cort (vers 1533-1578), originaire des Pays-Bas, passa une partie de sa vie en Italie. Il réalisa de nombreuses gravures inspirées des tableaux des grands peintres de son temps.

Tapisseries Toul

Enfin, les dernières tapisseries illustrent trois épisodes des Ethiopiques, roman écrit par un auteur grec, Héliodore d’Emèse, au IIIè siècle de notre ère ; traduite en français en 1547, l’oeuvre connut un immense succès et de nombreuses publications, parfois agrémentées de gravures. Héliodore conte l’histoire mouvementée de deux jeunes gens, Théagène, un prince grec, et Chariclée, fille du roi d’Ethiopie : un grand roman d’amour et d’aventures, riche en rebondissements variés !

Tapisseries Toul

Sur ce panneau, Théagène et Chariclée, capturés par des brigands, sont séparés.

Ainsi, ces neuf tapisseries, bien qu’illustrant des sujets variés, constituent un ensemble remarquable par sa cohérence, mais aussi parce qu’il s’inscrit dans une période charnière de l’histoire de la tapisserie, celle de la transition entre Moyen Age et Renaissance. Dans un prochain billet, nous examinerons plus en détails ces oeuvres de laine et de soie, pour découvrir quelques facettes de l’extraordinaire savoir-faire des lissiers. A suivre, donc !!

N.B : cet article n’aurait jamais vu le jour sans la passionnante conférence donnée à Nancy, en novembre 2013, par Mme Schneider, conservatrice du musée de Toul, qui m’a permis de découvrir ces tapisseries. Je la remercie vivement !

 

 

Musée de la céramique et de l’ivoire, Commercy, Meuse

A peine quelques billets publiés que je m’écarte déjà (légèrement…) de l’objectif que je m’étais fixé. En effet, aujourd’hui, je ne vais pas vous présenter une oeuvre en particulier mais un musée, que j’ai visité récemment et qui m’a beaucoup plu.

Le musée de la Céramique et de l’Ivoire, situé avenue Carcano, non loin du château, occupe un bâtiment plutôt original, d’anciens bains-douches élevés dans les années trente. La façade, de style classique, s’inspire d’un pavillon construit vers 1750 par Emmanuel Héré dans le parc du château, et aujourd’hui disparu ; l’intérieur, lui, affiche au niveau des vitraux ou des poignées de porte une tonalité plus Art Déco. Amusant mélange des genres…

Deux sections se partagent donc l’espace du musée, l’une consacrée à la céramique et l’autre à l’ivoire, chacune organisée de manière similaire : le long des murs, des vitrines intelligemment conçues présentent « tout ce qu’il faut savoir » de ces deux artisanats tandis qu’au centre des deux salles, d’autres vitrines exposent une sélection de très belles pièces, issues de différents legs et achats. Le propos est clair et pédagogique – savez-vous, par exemple, ce qui différencie les techniques de « grand feu » et de « petit feu », pour les céramiques ? Ou que les Vénus paléolithiques, ces statuettes féminines datées, pour la plus ancienne, de 40 000 ans avant notre ère, furent pour certaines d’entre elles sculptées dans de l’ivoire, témoignant de la fascination que ce matériau a toujours exercé sur l’homme ? La visite fut, en ce qui me concerne, très instructive et vraiment passionnante !

Après vous avoir ainsi mis « l’eau à la bouche » (du moins je l’espère…), je me vois dans l’obligation de vous demander… de patienter. En effet, ce beau petit musée n’est ouvert que de mai à septembre, les week-ends et jours fériés de 14h à 18h en mai, juin et septembre, tous les jours sauf le mardi, aux mêmes horaires, en juillet et août. Le prix d’entrée est très modique, alors, n’hésitez pas, allez-y !