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Retable de la Trinité, Courcelles-sous-Châtenois, Vosges

Lors des dernières Journées du Patrimoine, j’ai visité l’église de Courcelles-sous-Châtenois, petit village de la Plaine des Vosges, à quelques kilomètres de Neufchâteau. Soyons francs, l’édifice en lui-même, bâti au début du 19è siècle, n’offre pas grand intérêt… si ce n’est celui d’abriter ce très beau retable, en pierre sculptée.

L’oeuvre, qui a partiellement conservé sa polychromie d’origine, provient sans doute de l’ancienne église du village. Elle peut être datée du 16è siècle : les coquilles décorant les niches, de même que les pilastres encadrant la scène centrale, relèvent du nouveau vocabulaire décoratif introduit par la Renaissance, mais les personnages, eux, sont d’un style encore bien médiéval.

Au centre du retable, sous une nuée d’anges, figure une scène plutôt originale : le couronnement de la Vierge par la Sainte Trinité.

Courcelles sous Chatenois (10)

Les anges sont au nombre de neuf, rappelant ainsi les neuf « choeurs » d’anges (séraphins, chérubins, archanges, etc…) qui composent la cour céleste.

Souvent, la Trinité est représentée par Dieu le Père tenant son Fils sur ses genoux ou sur la croix, accompagné de la colombe du Saint-Esprit (voyez, par exemple, ce vitrail de l’église de Vézelise, daté du début du 16è siècle). Ici, elle prend l’aspect de trois personnages identiques, tenant chacun un sceptre et un globe crucifère. Vous remarquerez que le Fils, les mains prises par la couronne, a préféré confier sceptre et globe à deux anges !

Courcelles sous Chatenois (4)

Un membre de la Trinité, d’un peu plus près…

Courcelles sous Chatenois (5)De part et d’autre de cette scène de couronnement se déploie le collège apostolique, autrement dit les douze apôtres, représentés deux par deux dans des niches ornées de coquilles.Chacun est reconnaissable à son attribut – généralement l’instrument de son martyre.

Courcelles sous Chatenois (7)Voici donc, de gauche à droite, Matthieu tenant une hallebarde, puis Barthélémy et son couteau, dont il ne reste ici que le manche (déjà impressionnant !) ; viennent ensuite Jacques le Mineur (un bâton de foulon) et Philippe, muni d’une croix à longue hampe ; enfin, deux personnages plus facilement reconnaissables, Paul (un glaive) et Pierre (les clés).

Bien que Paul ne fasse pas partie du « premier cercle » des disciples du Christ, il est considéré comme un apôtre, dans le sens où il poursuivit la mission d’évangélisation confiée à ces derniers. Ici, il prend la place de Matthias (nettement moins connu !), qui lui-même remplaça Judas.Courcelles sous Chatenois (8)Passons à présent de l’autre côté, qui présente successivement Jean l’Evangéliste et Jacques le Majeur, en tenue de pèlerin (chapeau orné d’une coquille, bourdon et panetière) ; puis Simon, tenant une scie, et Jude-Thaddée, avec une massue ; enfin, André (dont la croix en forme de X est cassée), et Thomas, portant une équerre. Ne cherchez pas de quelle manière le saint put être martyrisé avec cet instrument : la tradition rapporte en effet que Thomas, qui était architecte, fut appelé en Inde pour construire un palais pour le roi. Sur place, il préféra distribuer l’argent reçu aux pauvres, déclarant au souverain qu’il lui bâtirait un « palais céleste »… Ce dernier, magnanime, lui pardonna !

Courcelles sous Chatenois (2)

Enfin, la figure de Jean l’Evangéliste appelle une dernière remarque. Dans sa main gauche, le saint tient un calice dont ne sort pas, comme on le voit souvent, un serpent (rappel de la coupe de poison qu’il fut un jour contraint de boire), mais un aigle, symbole traditionnellement attaché à sa personne. Ce détail n’est pas évident à voir sur la photo, mais croyez-moi sur parole !

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Marthemont, Meurthe-et-Moselle

Le village de Marthemont – trente-neuf habitants au dernier recensement ! – se trouve à quelques kilomètres de Vézelise, sur la départementale 52, dans cette partie de la Lorraine que l’on appelle le Saintois. L’endroit ne manque pas de charme : un vallon au fond duquel se blottissent quelques fermes, dominées par l’église paroissiale, dédiée à l’Assomption de la Vierge.

Cette église abrite, entre autres oeuvres, une statue en pierre de la Vierge à l’Enfant, du 15è siècle, connue sous le nom de Notre-Dame de Recouvrance et objet d’un pèlerinage fort ancien. Las ! Le jour de mon passage, l’église était bien évidemment fermée, et mes tentatives pour me procurer la clé sont demeurées vaines.

Alors, pourquoi vous parler de Marthemont ? Tout simplement parce que, en flânant dans le petit cimetière qui entoure l’église, j’ai fait une bien jolie découverte :

Marthemont

Certes, à première vue, cette croix de cimetière n’a rien pour elle : reléguée dans un coin, à gauche de l’entrée de l’église, elle est placée si près du mur qu’il est presque impossible d’en faire le tour ; elle est en outre extrêmement usée, pour ne pas dire très détériorée. Cependant, examinons-la de plus près – et j’espère que, tout comme moi, vous serez séduit par la finesse et la qualité de sa sculpture.

Haute d’environ 2,20 mètres, cette croix taillée dans le calcaire comporte six personnages, quatre au niveau du fût et deux – le Christ et la Vierge – à l’avers et au revers du croisillon. Sa datation est imprécise : la notice de l’Inventaire Général du Patrimoine culturel se contente d’une mention prudente, « croix pouvant être datée stylistiquement du 17è siècle« .

Marthemont

Cette petite silhouette agenouillée, sur la face avant du fût, figure probablement le donateur – ou la donatrice ? – du monument ; de part et d’autre, un saint et une sainte, qu’il est aujourd’hui bien difficile d’identifier.

Marthemont

Au revers, ce personnage portant une musette à l’épaule et s’appuyant sur un long bâton de marche n’est autre que Saint Jacques le Majeur, patron des pèlerins – et l’un des douze apôtres.

Juste au-dessus de lui, la Vierge, silhouette gracieuse et élancée…

Marthemont

Notez le soin apporté à la représentation de ses vêtements, ainsi que la douceur sereine de son expression…

Marthemont

Vous l’aurez compris, cette belle Dame de Marthemont m’a beaucoup plu !

Avant de quitter le village, n’oubliez pas de jeter un oeil aux fermes les plus anciennes, au pied de l’église ; vous y découvrirez de petits détails architecturaux fort intéressants, comme celui-ci, par exemple…

Marthemont

… je vous laisse au plaisir de chercher les autres !

L’Adoration des Mages, Neufchâteau, Vosges

L’église Saint-Christophe constitue, avec celle dédiée à Saint-Nicolas, l’une des deux principales églises de Neufchâteau. Bâtie pour l’essentiel au début du 13è siècle, elle abrite plusieurs oeuvres fort intéressantes, à l’image de celle que j’ai choisi de vous présenter aujourd’hui.

Ce bas-relief en pierre, daté, selon les sources, de la fin du 15è ou du 16è siècle, se trouve dans la chapelle Woeiriot, élevée en 1505 pour l’orfèvre et sculpteur Pierre I Woeiriot, qui travailla pour le duc René II. Le voici :

Eglise St Christophe Adoration Mages

L’oeuvre mesure 85 cm de long pour 45 de haut. Encastrée dans le mur, presque au niveau du sol, et de surcroît mal éclairée, elle ne se laisse pas facilement admirer…

A première vue, le sujet paraît simple : la Vierge, confortablement installée dans un fauteuil, la tête appuyée contre un coussin, reçoit l’hommage des trois Rois, venus apporter leurs présents à l’Enfant. Au-dessus, un ange porte l’étoile qui les guida.

Cependant, certains détails retiennent l’attention. Ainsi, sur la gauche du relief, une femme, debout devant une cheminée, semble préparer un bain… celui de l’Enfant, scène traditionnellement associée à la Nativité ?

Egise St Christophe Adoration Mages

De même, les quatre moutons que l’on aperçoit à droite des Rois Mages, sous un ange jouant de la trompette, n’évoqueraient-ils pas l’Adoration des Bergers ?

Eglise St Christophe Adoration Mages

L’artiste – dont bien sûr nous ignorons le nom – semble donc avoir pris quelques libertés avec l’iconographie traditionnelle, en représentant, en une astucieuse synthèse, trois scènes en une seule. L’originalité de cette composition, jointe à sa charmante naïveté, m’ont beaucoup plu !

Un peu plus tard, j’ai découvert à Bar-le-Duc, au Musée Barrois, un autre relief conçu sur un principe similaire. Là aussi, l’Adoration des Mages constitue le sujet principal de l’oeuvre, dans laquelle le sculpteur a également glissé une allusion à la Nativité… mais cette fois par le biais du boeuf et de l’âne, représentés dans le coin supérieur gauche !

Bar le Duc Musée Barrois

Ayant négligé de noter les indications du cartel, je ne peux guère vous en dire plus sur cette oeuvre…

Avant de quitter la chapelle Woeiriot, n’oubliez pas de lever les yeux : la voûte, constituée d’un réseau de nervures munies de douze clés pendantes, présente en effet la particularité, rarissime, d’être détachée de la voûte supérieure. Mon propos ne vous semble pas très clair ? Regardez la photo, une image vaut mieux qu’un long discours !

Eglise St Christophe chapelle Wiriot

 

 

 

 

 

Croix au Christ assis, Ameuvelle, Vosges

Le nom d’Ameuvelle, petite localité située au sud-ouest du département des Vosges, dans le canton de Monthureux-sur-Saône, vous est probablement inconnu ; pourtant, ce village d’une soixantaine d’habitants à peine, qui égrène ses fermes le long d’une rue unique, à flanc de colline, peut s’enorgueillir de posséder une très belle croix en pierre du 16è siècle.

Croix Ameuvelle

Jadis, les croix de chemin servaient à sacraliser l’espace alentour, à protéger un lieu particulier ou à rappeler le souvenir d’un événement ou d’une personne. Celle d’Ameuvelle, haute d’environ cinq mètres, se dresse au centre du village, en bordure de la rue principale ; j’ignore s’il s’agit de son emplacement d’origine mais, la route tournant à cet endroit à angle droit, il lui valut d’être un jour « ébréchée » par un engin agricole…

Au sommet du monument, comme de bien entendu, une Crucifixion ; à sa base, lui donnant toute son originalité, une représentation d’un Christ aux Liens, assis, le dos appuyé à la colonne. Une inscription en lettres gothiques est gravée au-dessus de sa tête : elle indique, chose suffisamment rare pour être signalée, le nom du sculpteur, Pernel [Pierre] Guiot, et la date à laquelle il a réalisé son oeuvre  – 1528. Décidément, cette croix est intéressante à plus d’un titre !

Croix Ameuvelle

A la droite du Christ se trouve la Vierge et à sa gauche, Saint Jean, doté d’une abondante chevelure ; au revers est sculptée une Pieta. Le monument, couvert de mousses et de lichens, n’est malheureusement pas dans un très bon état de conservation.

Le Christ aux Liens, quant à lui, renvoie à un moment très précis de la Passion, précédant de peu la Crucifixion. Jésus, parvenu au sommet du Golgotha, attend, assis sur un rocher, couronné d’épines et les poignets liés.

Croix Ameuvelle

Ce thème, ici traité avec une belle et émouvante simplicité, se développe surtout dans l’art à partir de la seconde moitié du 15è siècle, en relation avec l’essor des représentations des mystères de la Passion, et connaît son apogée au 16è siècle. La Lorraine compterait une trentaine de ces « Christ de Pitié » - la plupart sous forme de statue isolée, notamment dans la région autour de Briey.

Avant de quitter Ameuvelle je vous propose, en guise de « bonus », un petit détour par l’église, riche d’une statuaire intéressante. Pour vous en donner un aperçu, voici une belle statue de Saint Blaise, en pierre, datée du 16è siècle.

Ameuvelle

Cette statue, haute de 70 cm, a gardé quelques traces de sa polychromie d’origine.

Saint Blaise, dont la mitre a malheureusement été brisée, porte une belle chasuble brodée et tient dans sa main gauche une crosse. Protecteur des animaux, tant sauvages que domestiques, il bénit ceux qui se pressent à ses pieds.

 

N.B : Pour écrire cet article, j’ai notamment consulté l’ouvrage de Jacqueline Desmons, Mille et Cent Croix en Lorraine méridionale, publié en 2009 par les Editions Créer. Très complet, très fouillé, ce livre constitue, si j’ose dire, la Bible des amateurs de croix !

 

Retable de la Passion, Hattonchâtel, Meuse

Hattonchâtel est un beau village haut perché au-dessus de la plaine de la Woëvre, à quelques kilomètres du lac de Madine. Son église – l’ancienne collégiale de cette place-forte fondée par les évêques de Verdun, abrite un impressionnant retable en pierre polychrome, attribué à Ligier Richier.

Ligier Richier… Sans doute connaissez-vous ce nom, mais peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que cet artiste naquit vers 1500 à Saint-Mihiel, où il passa une bonne partie de son existence. Sa formation demeure mal connue ; toutefois, à partir de 1530, il est mentionné comme « imagier » (sculpteur) du duc de Lorraine. Brillante carrière, qui lui vaut de bénéficier d’importants privilèges… En 1564, cependant, il quitte la Lorraine pour s’installer à Genève, où sa foi protestante trouve un terrain plus favorable que dans le très catholique duché ; il y meurt quelques années plus tard, laissant un chapelet d’oeuvres dont le réalisme et la force d’expression laissent, aujourd’hui encore, tout simplement pantois.

Le retable d’Hattonchâtel, daté de 1523, est donc l’une des toutes premières oeuvres attribuées à l’artiste, une « oeuvre de jeunesse » en quelque sorte… De grandes dimensions (2,60 mètres de long sur 1,60 mètre dans sa partie la plus haute), il se divise en trois compartiments, séparés par des pilastres ornés de rinceaux et de candélabres, qui soutiennent un entablement lui-même mouluré et sculpté. Vous l’aurez deviné, tout ce décor architectural évoque fortement la Renaissance italienne.

Retable Ligier Richier Hattonchatel

La photo n’est pas excellente (le retable, protégé par une lourde grille, ne se laisse pas facilement photographier !), mais n’a d’autre but que de vous donner une idée d’ensemble. Passons maintenant aux détails.

La première scène (à gauche) présente un moment du Portement de Croix. Jésus est tombé à terre ; un soldat lève le bras pour le frapper, tandis qu’un autre soutient l’extrémité supérieure de la croix.

Retable Hattonchâtel Portement de Croix

Remarquez l’habit du soldat de droite : sa chemise présente des manches à crevés, très à la mode au temps… de Ligier Richier !

A côté, Sainte Véronique se penche sur le linge avec lequel elle vient d’essuyer le visage de Jésus.

Retable Hattonchatel Portement de Croix

Notez la finesse du visage du Christ, sculpté en très faible relief… Une véritable prouesse.

Dans le compartiment central prend place – fort logiquement – la Crucifixion. Au pied de la Croix, Saint Jean et une sainte femme soutiennent la Vierge évanouie.

Retable Hattonchatel Crucifixion

A droite, un cavalier tend un phylactère vers la croix. A l’instar de Sainte Véronique, il porte un riche costume, dont tous les détails sont minutieusement rendus. Son cheval est aussi représenté avec beaucoup de réalisme.

Retable Hattonchatel Crucifixion

 Enfin, la Déploration occupe le dernier compartiment, à droite. La Vierge, Saint Jean et deux saintes femmes entourent le corps du Christ, qui vient d’être descendu de la Croix.

Retable Hattonchatel Déploration

Les différents personnages se répartissent harmonieusement dans l’espace somme toute restreint du compartiment.

Témoins de la scène, une troisième sainte femme ainsi que deux personnages qui, eux, n’ont assurément pas pu prendre part à l’événement représenté : le donateur du retable, messire Gauthier Richeret, doyen du chapitre de la collégiale (agenouillé), et Saint Maur, second évêque de Verdun, auquel l’église est dédiée.

Retable Hattonchatel Déploration

La sainte femme portait un vase à aromates, aujourd’hui disparu. Notez la finesse et le réalisme des plissés de sa chemise…

Vous l’aurez compris, il est bien difficile de ne pas s’attarder devant le retable d’Hattonchâtel, une oeuvre pleine de vie et d’une expressivité vraiment saisissante.